jeudi 25 septembre 2008

Tu n'as rien vu à Hiroshima

Lorsque Geisha Line et Maître Moun sont arrivés à Hiroshima, c'était déjà la fin d'après-midi. Il y avait sur la ville un épais brouillard blanc et une fine pluie ne cessait de tomber. Le temps de traverser la ville en tramway pour se rendre jusqu'au ryokan y déposer les bagages, il était déjà 18 heures. Arrivés devant le musée de la bombe atomique, ils ont été avertis que l'entrée de celui-ci venait tout juste de fermer. Ils ont donc réouvert leur parapluie et marché jusqu'au Dôme de Genbaku. Ce grand bâtiment a été gardé en l'état depuis le 6 août 1945, comme un symbole de la bombe qui explosa ce jour-là sur la ville et la détruisit entièrement.
Près du Parc de la Paix, un monument était encore ouvert : le "Hiroshima National Peace Memorial Hall for the Atomic Bomb Victims", grand bâtiment réunissant des traces et des témoignages des victimes de la bombe. Le mémorial allait fermer ses portes, il fallait faire vite. Mais les Moun ont pris tout de même le temps de s'asseoir dans la dernière salle et de regarder sur l'écran les images et le récit de quelques survivants de la tragédie. Ces gens racontaient la journée du 6 août 1945. Il faisait si beau en ce jour d'été. Lorsqu'à 8h15, un immense éclat de lumière a rejailli dans le ciel, malgré leur surprise, ils ont trouvé ce spectacle magnifique. Mais aussitôt après, cela a été l'horreur : l'espace de quelques secondes, la ville était devenue un fracas de ruines, jonchée de cadavres et de personnes brûlées jusqu'aux os, et bientôt tout fut recouvert entièrement par les incendies.
Lorsque Geisha Line est ressortie du mémorial, il lui semblait qu'elle avait un peu de mal à respirer. Peut-on regarder sans fléchir l'horreur absolue ?
Le lendemain matin, il faisait un magnifique soleil sur Hiroshima. La ville était grouillante d'activité. Au-delà du parc de la Paix, les gens d'Hiroshima vivaient comme partout ailleurs, sans penser à ce qui s'était passé plus de soixante ans auparavant. Les Moun se sont dit qu'il aurait été dommage de ne pas profiter de ce grand soleil. Ils ont pris le tramway pour se rendre à l'embarcadère pour l'île de Miyajima. Tant pis pour le musée de la bombe. Au-revoir, Hiroshima...
Je n'ai pas vu grand chose d'Hiroshima. Mais ces quelques témoignages entendus dans le Memorial Hall, je n'ai pas pu les oublier. De retour en France, j'y repense encore. Sans doute est-ce pour cela que je me suis retrouvé récemment à lire deux mangas ayant pour thème l'explosion d'Hiroshima.
Le premier roman graphique est Gen d'Hiroshima, de Keiji Nakazawa. Cet auteur de manga est né en 1939 à Hiroshima. Il avait 6 ans lorsque la bombe a explosé. Il a survécu, mais a perdu son père, son frère cadet et sa soeur. Gen d'Hiroshima est le long récit, inspiré de sa biographie, des mois qui ont précédé la bombe (l'histoire commence en avril 1945) jusqu'aux mois et aux années qui l'ont suivie. On suit la vie du petit Gen qui, au fil des pages, gagne une étonnante maturité, luttant pour survivre malgré tout. La bande dessinée s'étale sur 10 tomes : le mangaka prend donc le temps de raconter en détail tout ce qu'il a vécu et tout dont il a été témoin. Dans le premier tome, la vie à Hiroshima est déjà dure : la nourriture manque et la famille Nakaoka a bien du mal à joindre les deux bouts. On se demande comment cela pourrait être pire. Et pourtant, le pire arrive. Le deuxième tome décrit l'explosion et les jours qui l'ont immédiatement suivie. Gen voit mourir son père, sa frère et sa soeur sous ses yeux, impuissant. Malgré sa générosité et son courage, il ne peut rien faire et voit par centaines les gens mourir autour de lui.
La
lecture de cette BD est difficile. Je n'ai lu que les deux premiers tomes et j'appréhende de continuer. Il y a une grande sincérité dans la narration de l'auteur. On sent que raconter - et raconter absolument tout - est pour lui une manière de réussir à dépasser le traumatisme. Raconter pour vivre, pour continuer à vivre malgré tout (on retrouve là le "sauf que" problématisé par Philippe Forest).
Au-delà de l'aspect de témoignage, cet ouvrage est une violente critique politique. Nakazawa est sans complaisance pour la politique de son pays. Il n'accuse jamais les Américains, mais affirme sans cesse la responsabilité des Japonais : le militarisme acharné de l'armée qui envoie ses enfants à la boucherie, la propagande du gouvernement qui traite les Coréens comme des sous-hommes et accuse les étrangers de tous les maux, l'aveuglement du peuple qui refuse d'accepter la défaite et développe des comportements égoïstes. Le père du petit Gen est profondément pacifiste. Sa mort clame l'échec de la paix.
Malgré l'horreur racontée, j'ai lu d'une traite le deuxième tome. Pourtant, il y a des faiblesses graphiques dans le dessin de Nakazawa. Le dessin est brut, sans recherche de style. Les portraits manquent de nuances, les attitudes des personnages sont parfois caricaturales. Par exemple, lorsque les héros pleurent, on lit "bouh bouh" dans une succession d'images, ce qui rend la narration peu subtile et quand même un peu démodée. Dans le premier tome, les enfants ne cessent de se battre ou de se faire battre et la violence des coups, répétée page après page, rend parfois pénible la lecture. Art Spiegelman, qui a préfacé la dernière édition, souligne ces faiblesses graphiques, tout en admirant la force et la magistralité de l'auteur. Il est certain que la célèbre bande dessinée Maus, sur les camps de concentration, a été fortement influencée par le récit de Gen d'Hiroshima.
Gen d'Hiroshima, extrait du tome 2

Malgré la catastrophe, les personnages tentent de survivre. « Soyez comme ce blé, fort, même si vous vous faites piétiner… », disait le père de Gen à ses enfants. Réussir à vivre malgré tout, c'est aussi le thème d'un album au style très différent : Le pays des cerisiers, de Fumiyo Kouno.
Cette auteur, née en 1964 à Hiroshima, n'a pas connu la bombe. Son récit est donc une fiction et non une autobiographie. Il débute par l'histoire de Minami, une jeune femme qui a survécu à l'explosion, mais a perdu une partie de sa famille. Nous sommes en 1955. La ville et les habitants se reconstruisent. Une histoire d'amour s'ébauche pour la jeune fille... mais bientôt la maladie la rattrape. La deuxième partie de l'album se déroule plus de trente ans plus tard, à Tokyo. Au fil des pages, nous comprenons la parenté de l'héroïne avec la jeune Minami. Des années plus tard, la bombe continue de laisser des traces dans la vie familiale, chez les hibakusha (les victimes de la bombe) et leurs descendants...
Inutile d'en raconter plus... Ce qui fait la beauté de cet album n'est pas son histoire, mais son style, tout en délicatesse. Le dessin est fin, très féminin, presque naïf comme dans une bande dessinée pour petites filles. Il y a beaucoup de vie dans les jolis visages des personnages, à l'image du dessin à l'aquarelle de la couverture.
Le pays des cerisiers
La légèreté du dessin vient contraster la gravité du récit. L'horreur n'est pas dessinée avec brutalité, comme chez Nakazawa. La souffrance est suggérée avec pudeur, presque à demi-mot. Ainsi, lorsque la jeune héroïne meurt, le blanc et le vide viennent envahir la page, comme si l'absence et le silence étaient la meilleure représentation de la mort.
"Tu n'as rien vu à Hiroshima", dit un des personnages de ce film énigmatique de Marguerite Duras, Hiroshima mon amour. Non, je n'ai rien vu à Hiroshima. Mais heureusement qu'il y a des artistes pour raconter et permettre la mémoire... et aussi l'espoir, à l'image des grues de papier de la petite Sadako.

Gen d'Hiroshima
Keiji NAKAZAWA
Vertige Graphic
2003-2007 (pour l'édition actuelle)
Publié à partir de 1973
10 tomes (soit 2700 pages !)

Le Pays des cerisiers
Fumiyo Kouno
Kana 2004 au Japon - 2006 en France

mardi 23 septembre 2008

Les antiques pendouilles

Pour son anniversaire, Maître Moun a été bien gâté par son beau-papa et sa belle-maman, grands amateurs d'antiquités, puisqu'il a eu en cadeau ceci :

Qu'est-ce que c'est ? Tiens, j'aimerais bien vous faire deviner, aimables lecteurs. Mais ce blog est un site sérieux et on ne va pas perdre de temps en futilités ludiques. Certes, on y trouve des chats volants et des moutons qui se piquent la patte, mais bon, ce ne sont que des moments d'égarements qui ne se reproduiront pas (si, si !)...

Bref, l'objet ci-dessus vient du Japon et ce nomme "inrô". Il s'agit d'une petite boite de forme ovoïde ou cylindrique, qui s'ouvre aisément pour laisser apparaître plusieurs compartiments imbriqués les uns dans les autres. Cet objet typique japonais est apparu au XVIe siècle. Il était porté par les samouraï qui les suspendaient à leur ceinture. En effet, les kimonos n'ayant pas de poche, il y a toujours eu dans les habits traditionnels japonais des "sagemono", c'est-à-dire littéralement des objets pendants suspendus à la ceinture (au obi).
A l'origine, l'inrô était une boîte ("in") à cachet (""). Il faut en effet savoir qu'au Japon il n'est pas d'usage de signer les documents officiels comme chez nous : on y appose plutôt son sceau, c'est-à-dire qu'on tamponne l'inscription de son nom avec un petit cachet que l'on s'est fait graver personnellement. La couleur de l'encre est rouge vermillon. Bref, il y a plusieurs siècles les hommes mettaient leur cachet dans leur "inrô". Mais au fil du temps, cette jolie boîte, généralement fabriquée en bois, mais parfois aussi en cuir, en ivoire ou en céramique, a servi à transporter des herbes médicinales. En d'autres termes, l'inrô est devenu une boite à pilules, portée sur le kimono grâce à l'accroche d'une corde de soie.


Je ne sais pas de quand date cet inrô-là. Milieu ou fin du XIXe siècle ? Il semble qu'après 1850, les inrô se sont faits de plus en plus rares, étant donné que les hommes d'affaires se sont mis à porter des costumes occidentaux avec des poches, ce qui rendaient caducs le port des sagemonos. Bien qu'un peu effacé, on peut voir sur la face de la boite laquée le dessin d'un paysage d'inspiration japonaise - une montagne et des arbres. C'est un magnifique objet qui a plaît beaucoup aux Moun.

Il reste maintenant à faire le tour des antiquaires pour trouver l'accessoire qui va avec le inrô : le netsuké. Il s'agit d'un joli objet sculpté placé au-dessus de l'obi qui sert à maintenir le sagemono, un peu comme le ferait un taquet. Il peut représenter un petit animal, un personnage de la vie courante ou même un être mythologique comme le kappa. Évidemment, à l'époque, ces objets accrochés à la taille n'étaient pas seulement utilitaires. C'était aussi des marques de fortune et d'appartenance sociale. Peut-être bien un petit peu comme les téléphones portables d'aujourd'hui, non ?

En tout cas, Maître Moun, non, tu n'es pas autorisé à mettre des tic-tac dans ton nouvel inrô ! Ni non plus à te prendre pour un samouraï et à sortir prétentieusement ton inrô !

lundi 22 septembre 2008

Les Paddy's Arward

Même Arte désormais se met à la Star Academy et demande à ses téléspectateurs de taper sur leur téléphone pour élire le meilleur dramaturge européen (et c'est Shakespeare qui a gagné, of course !). Alors je peux bien moi aussi organiser sur mon blog une distribution de prix. Rassurez-vous, vous n'aurez pas à sortir votre téléphone et à payer une fortune en SMS. J'ai déjà voté pour vous !

Alors, tun-tunnnnnnnnnn (musique officielle des Paddy's Arward !) !
Tout d'abord, j'ai l'honneur d'attribuer le Mouton d'Or à l'équipe Mout-Cout dont les membres, sur l'impulsion de la dernière lubie de Geisha Line, se sont transformés tout le week-end en ouvrières chinoises clandestines et ont réalisé des travaux de couture de toute beauté. L'équipe Mout-Cout, c'est Geisha Line, commandante en chef, qui a donné les ordres et piqué à la machine, accompagnée de Mamicha, conseillère technique et Maître Moun, conseiller ergonomique aidant à l'implémentation.

Chers lecteurs représentants de la gente masculine, vous vous figurez sûrement que la couture est un truc de filles, donc (ne mentez pas, je vous entends penser d'ici !) une activité de frêle mauviette. Que nenni ! Il en faut du courage face à cette bête à aiguille qu'est une machine à coudre. La preuve, c'est que lorsque Mamicha a sorti sa vieille machine à coudre, l'a dépoussiérée, et l'a installée sur la table de la salle à manger, j'ai bien failli me faire piquer la patte :

Pire encore, quand j'ai vu qui a voulu se mettre au commande devant la machine, j'ai tremblé de tout mon corps. Regardez donc la chose édentée qui se trouve en bas, sur la chaise !


Heureusement Mina-le-ninja avait d'autres chats à fouetter et a laissé Geisha Line tranquille. Celle-ci a donc pu suivre sa première leçon de couture. Elle a appris des tas de termes techniques qui lui ont bien plu (Geisha Line adore les mots compliqués) - surfilage, fusette, point d'arrêt, surpiqûre, biais... et j'en passe -, mais a surtout retenu la leçon numéro 1 de sa Mamicha. Je cite ces paroles d'une grande sagesse : "Surtout, il ne faut pas vouloir trop bien faire, sinon on avance pas !" Croyez-moi, cette leçon-là n'est pas tombée dans l'oreille d'une sourde !

Bref, après avoir appris les bases, Geisha Line s'est tout de suite lancé dans la réalisation d'un premier essai. Comme la maxime fétiche de Geisha Line, c'est "Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué", elle a choisi d'emblée un truc pas si facile à faire : un sac en toile réversible, avec pour seul modèle l'idée qu'elle avait en tête.
Quelques heures plus tard, cela a donné ceci :
Ci-dessus le recto, et ci-dessous le verso :

C'est sympa d'avoir pensé à moi pour la poche spéciale "transport de mouton en peluche" ! Quant au tissu, je tiens à signaler qu'il a été retrouvé dans une vieille armoire et qu'il est d'époque (de l'époque où Mamicha portait des jupes psychédéliques et vivait avec Papicha dans un appartement où les meubles étaient oranges et la cuisine tout en formica...).
Après ça, on ne pouvait plus arrêter Geisha Line, si bien que désormais il va falloir l'appeler la Piqueuse folle ! Elle voulait réaliser des accessoires pour accompagner son super sac à Eee-PC. Cette jolie b-eee-sace a été fabriquée par Syven et troquée contre un livre :(Pour plus de photos de cette superbe b-eee-sace, voir cette page sur le site de Syven.)

Geisha Line a donc exploité les chutes de tissu et s'est inspirée du modèle de la "trousse ultra simple" qui tourne en ce moment sur le net pour fabriquer ceci :

J'ai d'emblée décidé que ce ne serait point une trousse pour mettre des crayons, mais un sac de couchage pour mouton en peluche :

A gauche, il s'agit du modèle de "sotonaka", assorti dans les mêmes coordonnés. Le porte-portable devrait toutefois se transformer en porte-i-pod, parce que la pochette est légèrement plus étroite que prévue.

Bref, ne trouvez-vous pas que ce premier prix est bien mérité ?

Dans un genre tout à fait différent, je décerne maintenant le prix du Mouton d'Argent à Mina, alias le Chat Volant. Tous les soirs, mes maîtres entraînent leur chat au championnat du monde de saut en hauteur. Au prix d'un entraînement intensif (dont les voisins se souviennent je suppose), Mina a réussi cet exploit hautement impressionnant : voler sans filet ni aide extérieure à plus d'un mètre du sol. Ce n'est pas la première fois, mais ce qui est exceptionnel c'est qu'un cliché a pu être pris :

Je vous jure que cette photo a été réalisée SANS AUCUN TRUCAGE ! Sur la demande de Maître Moun, nous avons seulement flouté tout ce qui entoure le chat (Maître Moun préfère préserver son anonymat). Un petit zoom pour que vous puissiez visualiser mieux le phénomène de lévitation féline :Newton n'a qu'à aller se rhabiller avec sa loi sur la gravitation universelle : les corps lancés dans le vide ne retombent pas nécessairement !

Enfin, soyons complètement narcissique et prétentieux pour le troisième prix. J'accorde le Mouton de Bronze à... mon blog ! Comment ça, j'exagère ? Je ne fais pourtant qu'interpréter la déclaration d'amour gentiment faite par Olala :

Au fait, si vous aimez manger comme moi, allez faire un tour sur son blog qui est rempli de recettes gourmandes bien alléchantes !
La règle voudrait que je décerne ce prix à mon tour à 7 autres personnes. Mais bon, j'ai toujours eu tendance à casser les chaînes, ne m'en voulez pas... Mais je voulais quand même en profiter pour mettre en lien une de mes lectrices du Japon, Baiya, qui donne pleins d'infos et d'anecdotes sur Nagoya en français. Coucou Baiya, merci de m'avoir "linké" !

jeudi 18 septembre 2008

Trampoline sur le lit

Chers collègues de Maître Moun,

Vous vous demandez peut-être pourquoi le Moun a l'air fatigué le matin quand il arrive au bureau et pourquoi il a de grosses cernes sous les yeux... La réponse est simple et est toute entière contenue dans cette vidéo trouvée sur le net :


A la maison, c'est tout pareil, chaque matin à partir de 6h30 (samedi et dimanche compris). Il suffirait de dessiner des rayures tigrées sur le chat de ce film imaginé par l'anglais Simon Tofield, et on aurait l'exact portrait du ninja.
Alors, s'il vous plaît, un peu de compassion lorsque vous croisez Maître Moun. Vous savez désormais combien son quotidien domestique est un calvaire...

PS : Pour savoir comment ça se passe quand mes maîtres regardent la télévision ou ce qui arrive lorsqu'ils oublient le chat derrière la porte, je vous conseille de regarder les autres vidéos de la série, sur Youtube.

mercredi 17 septembre 2008

Un bon Coo

Dimanche dernier, les Moun sont sortis de leur antre pour aller au cinéma. En règle générale, c'est toujours Geisha Line qui choisit les films ou les spectacles et qui oblige son mari à la suivre. Geisha Line aime bien les films un peu intellos dont personne n'a jamais entendu parler et qui ne passent qu'en VO dans de tous petits cinémas d'art et d'essai. Maître Moun n'a pas trop les mêmes goûts, mais bon, il n'a pas le choix. Alors le lundi midi à la cantine, quand ses collègues racontent que le dernier Batman était trop génial avec de mégas effets spéciaux, il se ramasse un peu dans son siège et n'avoue que sur la torture que lui, ce week-end, il n'a pas vu le film n°1 au box office américain, mais un obscur film afghan, sous-titré et en noir et blanc, qui n'est sorti que dans une seule salle, mais qui a remporté quand même le prix du festival de films intimistes de Triffouille-plage.

Bref, dimanche dernier, Geisha Line avait trouvé un film un peu de ce genre, qui avait l'air vraiment bien : un film allemand, avec un titre anglais, mais se passant au Japon. Cherry Blossoms, ça s'appelait. En gros, un film sur le deuil et les maladies incurables... je vous raconte pas combien Maître Moun était ravi !

Sauf qu'arrivés au cinéma, les Moun ont appris qu'il ne restait plus de place pour Cherry Blossoms. "Comme c'est dommage !", a dit Maître Moun sans dissimuler un sourire de soulagement. Il n'y avait qu'un film commençant à peu près à la même heure et que les Moun n'avaient pas déjà vu : Un été avec Coo. Geisha Line s'est exclamée : "Mais c'est un dessin animé pour les enfants !" Mais Maître Moun a insisté et, quelques minutes plus tard, ils se sont retrouvés dans une salle de cinéma rempli d'enfants. Ils se sont discrètement glissés à côté d'un gamin, histoire de faire croire qu'eux, les grands adultes, ne venaient pas tous seuls voir ce genre de film.


Un été avec Coo est un dessin animé de Keiichi Hara, sorti l'été dernier au Japon. Adapté d'une série de romans pour la jeunesse de l'écrivain Masao Kogure (assez peu connu apparemment), il conte l'histoire d'un petit garçon, nommé Koichi, qui trouve dans le lit d'une rivière asséchée un étrange petit animal. Il s'agit en fait d'un kappa, créature de la mythologie japonaise, ressemblant un petit peu à une tortue, mais doté de pouvoirs magiques, dont celui de parler exactement comme les humains. Toute la famille du petit garçon adopte la créature et la surnomme Coo. Le petit Coo, qui est bien mignon avec sa touffe de cheveux ébouriffés et sa petite carapace, s'intègre bien à la famille. Mais le secret de la famille ne tarde pas à se savoir et bientôt le Japon entier est au courant qu'un kappa a été découvert. Face à l'assaut médiatique, c'est la fin de la tranquillité pour Coo et ses amis...

Le dessin est joli, plein de couleurs, à l'image de l'été rempli de soleil et de verdure qui est représenté. L'univers mis en scène est très réaliste : il s'agit de celui d'une famille type dans le Japon contemporain. Nous sommes très loin de la fantaisie des anime de Miyazaki. Mais tout l'intérêt du film est justement d'avoir projeté dans ce quotidien banal une créature fantastique, tout droit sortie du folklore traditionnel. Cette confrontation permet de revisiter le personnage du kappa, inconnu des Français, mais bien ancré dans l'imaginaire nippon. C'est un peu l'histoire de E.T., sauf que les scénaristes japonais n'ont pas eu à puiser dans la science-fiction et ont simplement tiré le fil d'une légende existante.

Car les kappa existent ! Enfin, ils existent dans la mythologie, au même titre que les sirènes ou les elfes des légendes européennes... Un kappa est un génie de l'eau, vivant dans les rivières. Il ressemble à une tortue, mais a un bec et n'est pas plus grand qu'un singe. Le sommet de son crâne est en creux, afin d'y déposer du liquide dont il tire sa force vitale. Le film reprend plusieurs traits de caractère de la mythologie : comme tous les kappas, Coo parle parfaitement japonais, adore les concombres (d'où le nom de "kappa maki" pour les maki aux concombres) et a un vrai talent pour mener des combats de sumo. Il a également la même tendance à laisser échapper des gaz... ce qui a bien fait rire tous les enfants réunis dans la salle de cinéma ! Cependant, dans la mythologie, les kappas ne sont pas aussi gentils que le petit Coo. Ce sont avant tout des créatures maléfiques. Dans le film, le kappa adore le poisson cru... mais en fait ce sont les enfants que les kappas aiment dévorer ! La légende dit même que les kappas attirent les enfants en leur aspirant les organes par l'anus. On voit bien que la légende a été adoucie et rendue plus lisse par rapport aux versions traditionnelles. Il en est de même avec nos bons vieux contes (qui sait encore aujourd'hui que le Petit Chaperon rouge, dans ses versions initiales, buvait le sang de sa Mère-Grand avant de se faire dévorer à son tour par le méchant loup ?). Un été avec Coo est un bel exemple de réappropriation du folklore japonais et de son interprétation dans des problématiques modernes - la critique de l'omniprésence des médias, l'aspiration écologique à la préservation de la nature, le respect des différences...

Une illustration ancienne d'un kappa de la mythologie
Toriyama Sekien (1712, †1788) (
lien de l'image)

Mes maîtres ont passé un bon moment avec Coo et, en sortant du cinéma, avaient même envie de retourner au Japon pour randonner près des rivières dans l'espoir de trouver eux aussi un petit kappa. Un film qui devrait plaire aux enfants - mais pas trop jeunes : il y a quelques scènes tristes, à tel point que la petite fille devant moi a fini en pleurs dans les bras de son papa et sa maman.


Un été avec Coo
Studio : Dentsu Inc.
Réalisateur : Keiichi Hara
Scénaristes : Masao Kogure, Keiichi Hara
Sortie en France : 2008
Sortie au Japon : 2007

mardi 16 septembre 2008

Week-end bouffe japonaise

Samedi, en fin d'après-midi, les Moun, au lieu de rentrer sagement chez eux, ont sur un coup de tête eu une envie irrésistible de nourriture japonaise (pour changer). Sans réfléchir, ils se sont dirigés tout droit vers leur QG : le quartier de l'Opéra et, plus précisément, la rue des Petits Champs, et, plus précisément encore, la bien connue épicerie japonaise Kioko. Une petite heure plus tard, de retour dans leur cuisine, ils avaient un peu moins de sous dans leur porte-monnaie, mais bien plus de produits à caser dans les placards :

Les connaisseurs sauront reconnaître, en vrac : du riz, des algues nori, des soupes miso, des ramens instantanées (pour les soirs de grosse flemme), de la farine à okonomiyaki, du tofu... et puis aussi, juste à côté de la patte de chat (qui n'a rien à faire dans cette nature morte), le fameux melon-pan dont parlait récemment une de nos lectrices !

Élodie : si tu es Parisienne, tu sais où dénicher des melon-pan désormais ! Celui-ci était au raisin. Il ne m'a pas laissé un souvenir impérissable, mais j'étais content de pouvoir y goûter enfin !

A peine arrivés, mes maîtres se sont enfermés dans la cuisine. Geisha Line, toute joyeuse d'aider son mari, a revêtu son beau tablier et s'est tenue prête à devenir l'assistante dévouée du grand chef. Mais le Maître Moun est un brin misogyne en cuisine. Au bout de 5 minutes, il s'est (légèrement) énervé et s'est exclamé : "Femmes, sortez de ma cuisine !" La femme et la bête féline qui l'accompagnait n'ont pas insisté et sont allées bouquiner sur le canapé !
Le mystère de la composition du repas de samedi soir est donc resté complet. J'ai simplement pu voler cette photo de la toute nouvelle recette de l'omelette roulée :

Observez le doigté du chef maniant le grand couteau !

Au final, les Moun ont profité d'un petit repas en amoureux, et ont dégusté la soupe surprise du Moun. Dans les ingrédients mystère, j'ai pu reconnaître des algues, des crevettes et du tofu.

Le lendemain, rebolotte : Geisha Line, toute fière de revêtir son tablier d'assistante fidèle, mais Maître Moun qui râle "Arrêtez de marcher dans mes pattes !" (Notez le pluriel qui associe systématiquement la femme à son chat !)

Bref, Maître Moun, de retour du marché, s'est mis au fourneau et s'est lancé dans sa toute première crêpe okonomiyaki. Rappelez-vous, je vous en avais déjà parlé ici...

La farine toute prête a bien facilité la réalisation de la recette (même s'il a fallu essayer de comprendre quelque chose à la notice entièrement rédigée en japonais !).
Un peu de chou, des carottes, des crevettes et du calamar, et puis de la farine mélangée à un œuf et de l'eau, et avec tout ça le coup de main du Moun, puis quelques lamelles de bonite séchée et des algues vertes non identifiées... et ça donne un okonomiyaki presque comme au restaurant !

Sauf que, blasphème, il a fallu le manger à la fourchette, car avec des baguettes c'était un peu complexe !
Il faut l'avouer, la sauce à okonomiyaki contribue beaucoup à donner ce goût inimitable à cette célèbre crêpe.
En tous les cas, une chose est sûre : il ne faut surtout pas manger de okonomiyaki si on a la moindre velléité de régime diététique ! Ça vous tient au corps et ne vous donne qu'une envie : faire une bonne sieste pour digérer !

Dimanche soir, il fallait donc un repas léger. Encore une fois, Maître Moun s'est enfermé dans la cuisine, ne tolérant les incursions des autres habitantes de la maison que sous conditions.
Il en est ressorti le grand classique des jours de marché : les sashimis de saumon frais, agrémentés ici d'une salade de chou (évidemment, il en restait du midi !) à la sauce sésame.
Notez sur la droite la petite assiette pour le chat... Celui-ci n'a eu droit à son plat de luxe qu'après que les Moun ont eu dégusté leur repas (c'était plus sûr, croyez moi !). Ils se sont donc enfermés dans le séjour, n'écoutant pas les miaulements effrénés et les coups de pattes derrière la porte :

(tout en bas à gauche, si si, c'est bien la patte blanche du Monstre !)

vendredi 12 septembre 2008

17 regards

Initié par Frédéric Boilet (dont j'ai déjà parlé ici et ), l'album Japon à la jolie couverture (de Daisuké Igarashi) offre 17 visions différentes du Japon, à travers neuf récits d'auteurs francophones et huit Japonais ou résidents au Japon. 17 petites histoires qui n'ont de commun qu'un lieu (le Japon) et deux couleurs (le noir et blanc, et toutes les gammes de gris qui en découlent). La visite du Japon commence par le Sud, l'île d'Amakusa au bout du bout du Japon, et remonte de ville en ville jusqu'à l'extrême Nord, à Sapporo, avec une BD d'Etienne Davodeau. Mais, plus que la géographie, ce sont des sensibilités différentes que l'on traverse, de découverte en découverte.

Le projet était ambitieux : inviter au Japon, chacun dans une ville différente, des auteurs de BD et leur donner pour seule consigne de revenir avec une histoire dessinée d'une dizaine de pages, en leur laissant toute liberté du genre et du graphisme. [Note au passage aux éditeurs ou aux membres des alliances françaises du Japon qui, par le plus absolu des hasards, pourraient s'être égarés sur ce modeste site : si vous cherchez quelqu'un à qui payer un séjour au Japon en échange de l'écriture d'une histoire, je suis votre homme mouton !! Dites-moi où je dois signer et je saute dans le prochain avion !]

C'est la multiplicité des regards et la grande variété des styles et des personnalités qui font toute la richesse de cet album. Certains auteurs ont choisi l'autobiographie et racontent avec réalisme et goût du détail leur arrivée sur le sol japonais et leurs surprises face au grand-écart culturel que l'immersion dans le pays leur impose. C'est le cas de Fabrice Neaud, qui publie par ailleurs depuis plusieurs années son journal intime sous forme de bande dessinée. Le regard du Français débarquant au Japon et observant les moeurs étranges des Japonais est aussi donné sur un mode complètement humoristique dans la nouvelle du génialissime Joann Sfar (le père du chat du Rabbin) qui met en scène le personnage de Oualtérou, beauf de première vivant à Tokyo. Côté japonais, le Japon n'est pas évoqué à travers le décalage qu'il inspire, mais donne plutôt l'occasion d'une exploration de ses traditions. Kazuichi Hanawa invente ainsi une jolie histoire autour des statues de Jizô que les mères ayant perdu un enfant revêtent de vêtements. Dans la nouvelle de Taiyô Matsumoto, le style de dessin rappelle parfois celui des vieilles estampes des grands maîtres, ainsi que celui de l'art des lavis à l'encre de Chine qu'est le sumi-e. On retrouve également Jirô Taniguchi (dont je n'arrête pas de parler) qui signe l'évocation d'un amour d'enfance sous un ciel d'été...

J'ai accroché immédiatement à certains univers. D'autres m'ont laissé complètement indifférent. J'ai aimé la sensualité et l'humour d'Aurélia Aurita qui, en remontant le temps, évoque tous les petits plaisirs de son voyage au Japon ("Je peux mourir, maintenant !"). Dans un style différent, on retrouve une sensualité analogue dans la nouvelle du copain d'Aurélia, Frédéric Boilet, dans laquelle l'évocation du passage des éboueurs et de la grande complexité du tri sélectif est l'occasion d'une vraie déclaration d'amour ! (Petit détail amusant d'ailleurs : on retrouve le personnage de Frédéric Boilet à plusieurs reprises dans l'album - dans sa propre nouvelle, puis dans celle de Fabrice Neaud. L'autofiction est partout.)

Ce n'est pas un album inoubliable, bien sûr. Mais c'est pour le lecteur l'occasion de découvrir de nouveaux auteurs et de se voir rappeler, si jamais on en doutait, que tout est perspectivisme et qu'un pays ne se donne à voir qu'à travers la subjectivité de ceux qui le regardent.


Le Japon vu par 17 auteurs
Orchestré par Frédéric Boilet
Casterman
Collection "Écritures"
2005

mercredi 10 septembre 2008

Le yok à la Moun

Pendant des mois, Geisha Line a harcelé Maître Moun, répétant comme une petite fille gâtée : "je veux un wok, je veux un wok !" Maître Moun, pragmatique et intransigeant, lui rétorquait à chaque fois : "Pas question, on va pas acheter de yok !" [NB : Maître Moun, linguistiquement étourdi, mélange parfois les mots. Ainsi, il intervertit systématiquement les vocables "chat" et "monstre". Par exemple, si Maître Moun dit (et c'est du vécu) "le monstre a volé mon saucisson", il faut comprendre qu'un chat est venu subtilement dérober du saucisson dans son assiette, et non pas que qu'un dragon à quatre têtes crachant du feu a débarqué dans la cuisine. D'une façon analogue et pour une raison inconnue, mon maître dit toujours "yok" au lieu de "wok". Il ne faut pas chercher à savoir pourquoi.] Bref, Maître Moun a refusé pendant des mois d'acheter un "yok".
Mais un jour, en ballade dans Belleville, les Moun ont craqué. Peut-être que les canards laqués artistiquement suspendus par leurs pieds dans les échoppes douteuses du quartier leur avaient tourné la tête. En tous les cas, ils sont repartis ce jour-là avec un wok sous le bras. Mais - et c'est là qu'on voit que parfois la Femme est versatile et capricieuse - la folie du wok n'a pas duré longtemps : le wok n'a jusqu'à maintenant servi qu'une seule fois. Depuis, il prend une place folle dans le placard de cuisine sans que personne ne pense à le sortir de son purgatoire.

Pourtant, en amateurs de cuisine asiatique, mes maîtres devraient rendre plus d'hommage au wok. C'est un ustensile de base des cuisines d'Asie. Le wok est une sorte de poêle aux bords très hauts et de forme demi-sphérique. Les aliments cuisent différemment que dans une poêle classique : la chaleur est concentrée sur la base qui est largement plus petite que le haut. Cela permet de cuire les aliments rapidement, avec très peu de matières grasses et, si on s'y prend bien, en conservant tout leur croquant. Bien que le wok semble venir d'abord de Chine, on en trouve souvent dans les restaurants japonais. C'est un des éléments de la cuisine spectacle lorsque le chef a le coup de main : les champignons et le porc qui viennent se retourner dans l'air 50 cm au-dessus du wok, les grosses flammes qui s'échappent du gaz, waouh, c'est toujours impressionnant !

Hier soir, mes maîtres ont vu des woks en action. Il y avait quelques événements à fêter : l'anniversaire de Maître Moun et puis aussi les dernières heures avant l'irruption sur Terre d'un bébé Moun braillard mais adorable (c'est forcé). Grand Frère Moun et sa femme, alias Mae et Cha, les éminents futurs parents, ont amené toute la fratrie Moun dans leur cantine favorite : le restaurant "Wok Cooking", qui se trouve vers Bastille, dans le 11e arrondissement. C'est un restaurant à concept : imaginez, vous, client, vous êtes concepteur de votre propre recette ! D'abord, vous commandez et on vous ramène un bol à moitié vide, avec dans le fond du riz ou des nouilles froides qui se battent en duel. Il ne faut pas râler, c'est normal ! Il vous faut vous rendre au buffet et choisir ce que vous avez envie de manger. Vous remplissez votre bol (archi à ras bord si vous êtes gourmand comme Frère Moun) de mets froids (crevettes, soja, porc, champignons, etc.).
Puis vous choisissez votre sauce et vos épices et vous donnez tout ça à un des chefs cuistots qui lance votre mélange dans son wok. Vous pouvez contempler votre œuvre frire en direct live.
Évidemment, pour se régaler, il ne faut pas perdre ses moyens devant le buffet. J'en ai vu beaucoup qui avaient envie de tout goûter en même temps et qui ont jeté en désordre viandes et poissons sans penser à la gustativité du résultat ! Mais au moins, on ne peut pas se plaindre qu'il y a des trucs bizarres dans son assiette !

Le décor du restaurant est "design", mais l'atmosphère ressemble à celle d'une cantine (de longues enfilées de tables et beaucoup de bruit), ce qui, pour une version améliorée d'un self-service, ne vient pas justifier le prix qui est tout de même assez élevé. C'est "asiatique" au sens le plus large possible : pas vraiment d'un pays déterminé, comme le prouve la carte des entrées qui mélange les nems à la soupe miso et aux tempura. En bref, on ferait tout aussi bien à la maison (si le wok ne moisissait pas dans le placard de cuisine, évidemment !). Mais enfin, c'est rigolo et convivial. On a un peu l'impression de jouer à la dînette et de se prendre pour un apprenti cuisinier. Et on a beau faire soi-même les plats, on se demande parfois s'il n'y aurait pas quelque potion magique dedans : ainsi, le mystère reste entier concernant le plat de Frère Moun qui garde la chaleur ad vitam aeternam ! Frère Moun aurait-il un wok caché quelque part dans son corps ???

En tous les cas, y'en a une qui a fait son baptême de wok et qui, même si c'était encore intra-utérin, semble avoir apprécié. Dis, petite Moun deuxième génération, c'est quand que tu sors de là pour nous faire coucou et nous montrer comment ça fait de devenir tonton et tata ?

Wok Cooking
25, Rue des Taillandiers
75011 Paris
Tel : 08 26 10 09 39

lundi 8 septembre 2008

Dehors c'est dedans, dedans c'est dehors

Les Japonais n'ont pas la même représentation de la dualité extérieur/intérieur que les Occidentaux. Reconnaissons-le, en Occident, on a tendance à édifier des murs, construire des clôtures et se calfeutrer chez soi en affichant un panneau "Défense d'entrer, chat chien méchant". Le mur de ciment vient séparer l'intérieur de l'extérieur et marquer matériellement la limite de l'intimité et de la propriété.
Au Japon, je suppose qu'on ne laisse pas non plus les étrangers pénétrer chez soi. Mais la frontière marquée entre le dedans et le dehors est plus subtile et pas affichée avec la même fermeté possessive des occidentaux. Ainsi, dans les maisons traditionnelles japonaises, en place de fenêtres et de portes, on trouve des cloisons mobiles. Il suffit de faire coulisser l'écran opaque du fusuma et voilà, on est dehors. Il suffit encore de tirer la paroi de papier washi que sont les shôji, et voilà, la pièce a tout à coup rapetissé ou bien au contraire doublé de volume. C'est une conception évolutive de l'espace. Un peu comme le jeu où il faut faire coulisser des carrés pour reconstituer la figure dessinée, il est aisé de changer l'apparence d'une pièce en quelques secondes en choisissant de disposer d'une toute autre façon les parois qui remplacent les murs.

C'est une mise en scène magique de l'espace, quand on y pense. On est à l'intérieur, chez soi, mais il suffit de tirer une cloison, et aussitôt on se retrouve dans un jardin zen. Le dehors et le dedans ne se confondent pas, mais tout en étant dedans on peut être aussi dehors. Joyeux mélange des contraires !
Un fusuma joliment décoré, dans le temple de Koyasan où ont dormi les Moun

Ainsi, quand Geisha Line et Maître Moun sont arrivés à Koyasan, une petite ville de montagne dans la péninsule de Kii, après un voyage interminable (en TGV, train, funiculaire puis bus), ils se sont installés dans la chambre du temple dans lequel ils ont passé deux nuits (rappelez-vous, les drôles de moines qui les ont réveillés par des chants incantatoires un peu étranges). Ils se sont servi du thé vert, se sont installés dans des fauteuils en rotin et ont tiré la mince cloison qui les séparaient de l'extérieur. Ils étaient dans leur chambre, et en même temps dans le joli jardin du monastère, contemplant les arbres délicatement taillés et les pierres savamment disposées.

Pause thé vert et pâtisserie dans la chambre du temple

L'architecture japonaise pose le postulat d'une continuité entre les constructions humaines et la nature : la maison ne vient pas prendre possession du paysage et l'accaparer, mais elle se fond en lui, si bien qu'elle semble être un prolongement du paysage dans laquelle elle a été construite. En ce sens, l'architecture ne coupe pas, mais elle ouvre. N'est-ce pas le meilleur endroit pour contempler l'évolution de la nature à travers les saisons que d'être assis tranquillement dans son le fauteuil de son salon, tout en se situant à l'intérieur même de ce paysage ?
L'entrée du temple de Koyasan

Évidemment, cela suppose une certaine confiance en l'honnêteté humaine. Dans le temple de Koyasan, il n'y avait pas de serrure sur les portes des chambres. Il suffisait de pousser la cloison pour se retrouver dans l'intimité des touristes. Conséquence malheureuse pour les voisins de chambres des Moun : à 6h33, n'étant toujours pas levés pour la prière (obligatoire) de 6h30, ceux-ci se sont vus littéralement tirés du lit par deux moines qui sont rentrés sans vergogne dans leur chambre, les empêchant de choisir le confort du futon aux impératifs de la foi religieuse ! Dur, le réveil !
La porte de la chambre

Autre conséquence purement pratique, là aussi, c'est le manque d'isolation des maisons traditionnelles. Une simple cloison de papier pour fenêtre, cela ne protège pas du froid comme nos bons double-vitrages. Ils devaient se les cailler un peu, les samouraï, dans leurs maisons, il y a quelques siècles !

Quittons le Japon pour revenir à Paris. Geisha Line, qui depuis la semaine dernière a un nouveau téléphone et qui depuis quelque temps a des velléités (pitoyables, avouons-le) de couturière, a cogité ce double concept japonais de dedans-qui-est-du-dehors et de dehors-qui-est-du-dedans pour inventer un nouvel objet : la pochette non-pochette pour le téléphone portable ! (Non, Geisha Line n'a pas fumé d'herbe lors de son passage vélocipédique à Amsterdam).
Je vous explique... Le problème était simple : avec le chat-à-clochette accroché au bas de son portable, ce n'était pas pratique de glisser le téléphone dans sa banale chaussette. Or, comme Geisha Line range tout un tas de fouillis inutiles de première nécessité féminine dans son sac à main, il était indispensable de protéger le téléphone. Geisha Line a donc conçu dans sa petite tête le protège-portable qui enveloppe joliment le téléphone tout en laissant une ouverture pour la clochelette et permettant d'envoyer des SMS sans sortir entièrement l'appareil de sa pochette. C'est assez ténu : le téléphone est à l'intérieur de sa pochette et, en une fraction de seconde, il se retrouve aisément à l'extérieur.

Dedans, le portable (à l'abri des coups de pattes du Monstre)

Dehors, le portable
(accessible aux doux doigts de Geisha Line, mais sans avoir à sortir le chat à clochette)

Maître Moun, juge infaillible, a souri ironiquement quand Geisha Line lui a montré son oeuvre, mais, en bon mari, a tout juste rectifié le tir en affirmant que "Mais si, je te jure, je la trouve super ta pochette, mais tu sais je ne mérite pas que tu m'en fasses une rien que pour moi !" (Geisha Line, pour éviter les scènes de ménage, a préféré ne pas lire entre les lignes de la politesse de cette réplique.)

Les mains gauches de Geisha Line ont des progrès à faire en couture (mais si elles étaient aidées d'une machine à coudre, ce serait mieux). Le soir où la pochette a été cousue, elles ont frôlé la catastrophe sanglante. En effet, quand Mina-le-ninja a vu que Geisha Line faisait des trucs rigolos avec du fil et des aiguilles, elle s'est écrié "chouette !" en langage chat... c'est-à-dire qu'elle a remué une oreille, puis deux, et, toutes griffes dehors, a sauté d'un bond sur l'ouvrage de l'apprenti couturière. Il y a eu quelques cris (humains ou félins, je ne sais pas, je n'ai pas réussi à les identifier). Mais heureusement, l'effroyable a été évité de justesse.
Depuis, pour la survie de chacun, Mina n'a plus le droit d'être dans la même pièce que les aiguilles à coudre. Moralité : pas d'intérieur-extérieur pour le chat qui est consigné obligatoirement à la porte de salon ! Non mais !
Dehors, le chat qui boude, au dedans de sa minuscule boite

mercredi 3 septembre 2008

L'enchantement des clochettes

Quant Geisha Line a débarqué au Japon, à peine sortie de l'aéroport Narita International et embarqué dans le train qui la menait au centre de Tokyo, elle a d'abord découvert le pays avec ses oreilles. Autour d'elle, dans le métro, il y avait toute une série de bruits jusque là inconnus : la musiquette de la JR-Line, les messages sonores d'annonce rythmant l'entrée dans chaque nouvelle station, mais aussi les reniflements des passagers (qui jugent plus polis de renifler plutôt que de se moucher en public), et puis également toute une ribambelle de cliquetis déclenchés par des clochettes, breloques et autres grelots.

Téléphoner dans les trains est interdit au Japon et tout le monde respecte cette interdiction. Cela épargne les passagers des discussions métaphysiques auxquels on a droit dans les trains français ("T'es où ? J'arrive dans 10 min ? Quoi ? J'entends pas ! Tu peux parler plus fort ?"). En revanche, tout le monde (ou presque) est armé de son portable. Si celui-ci ne sert pas à parler, il sert quand même à communiquer, ou du moins à s'occuper les doigts. On voit ainsi les Japonais pianoter sans fin sur leurs magnifiques portables, à écran géant et technologie dernier cri (du moins, à nos yeux d'Européens). Il est beaucoup plus habituel qu'en France d'utiliser le téléphone cellulaire pour s'échanger des mails (tout Japonais a d'ailleurs une adresse mail pour son portable, qu'il consulte généralement plus souvent que son adresse de PC), surfer sur Internet ou encore jouer à des jeux vidéos ou même regarder la télévision.
Or, accrochée au bout de ces indispensables portables, on trouve quasiment à chaque fois une quantité impressionnante de petits accroche-portables généralement de style enfantin (personnages de manga, petits animaux en plastique, etc.). Quand je dis "à chaque fois", je n'exagère pas : tout Japonais, quels que soient son âge et son milieu, a accroché à son portable un petit bijou "kawaï". Même l'homme d'affaires en costume-cravate-chemise-blanche et la mamie ont sa famille de Dragon-Ball ou de Hello-Kitty qui vient prolonger leur portable ! Pour un Français, cette association apparaît comme contradictoire. Mais au fond, cela traduit bien l'état d'esprit des Japonais pour qui le monde coloré des mangas et des personnages imaginaires fait partie prenante du quotidien, si sérieux et normé soit-il par ailleurs.
Mais, les bijoux pour portable ne sont pas que des bouts de plastique. Ils s'entourent bien souvent également de petites clochettes. Impossible de passer inaperçu quand on dégaine son portable : la dizaine de clochettes vient accompagner chaque geste de l'utilisateur. Imaginez taper un long mail avec dix petits cliquetis en prolongement des doigts : cela donne, au milieu des roulis du métro, une atmosphère sonore légèrement enchantée, baignée par des petites musiques de grelots.
C'est cela qui a surpris les oreilles de Geisha Line à son arrivée à Tokyo : les bruits des petites clochettes des portables des Japonais.

Aujourd'hui, dans le métro parisien, Geisha Line s'est soudainement rappelée de cette sensation auditive. Lorsqu'elle a sorti son portable de son sac à mains, une petite clochette a retenti. Une seule, mais elle a été suffisante pour rappeler l'atmosphère du métro tokoyte. Si Geisha Line l'a bien entendue, c'est que c'était elle-même qui tenait ce portable à grelot. En effet, depuis hier soir, Maître Moun s'est offert un nouveau téléphone (si moderne qu'il ne comporte aucune touche... mais où va la technologie !) et, du coup, Geisha Line a hérité du portable de son mari qui, bien qu'un peu plus vieux (le téléphone, pas le mari), reste tout de même très perfectionné. Geisha Line est drôlement contente de ce nouvel héritage, non pas simplement pour le téléphone en lui-même, mais pour ce qu'il permet d'y accrocher. Son ancien portable était dépourvu du petit crochet permettant d'y mettre un petit bijou. Ce n'est pas le cas du nouveau portable auquel Geisha Line s'est aussitôt d'empresser de fixer l'accroche-portable ramené du Japon et qui dormait depuis dans un tiroir : un ravissant petit chat maneki-neko.

Plus féminin que le dragon qui vient grelotter au bout du portable de Maître Moun, n'est-ce pas ? (photo à venir, si j'arrive à lui substituer discrètement son téléphone !)

Reste à savoir ce qui est marqué sur le ventre du chat. Ça énerve Geisha Line de ne pas pouvoir lire. Y aurait-il par ici un japonophone capable de déchiffrer ces quelques mots (qu'on devine hautement intellectuels, n'est-ce pas !) ?

mardi 2 septembre 2008

Bon comme du bon pain

Ce n'est pas que mes maîtres soient chauvins, mais bon, comme bien des Français, ils ont parfois un peu tendance à penser que ce qui vient de leur pays est ce qu'il y a de meilleur. Ainsi, ils pensaient que le pain français surpasse tous les autres, comme s'il n'y avait que les Français pour savoir faire du vrai pain.
Hé bien, aux Pays-Bas, les Moun ont reconnu leur erreur. Le pain hollandais est aussi très bon. Pas de grandes baguettes croustillantes, mais de petits ronds, souvent bruns, et recouverts de toutes sortes de céréales et de graines (pignons, graines de tournesol ou de sésame...). Le bon goût du pain leur faisait presque (j'ai bien dit "presque") oublier qu'ils mangeaient à peu près la même chose à tous les repas (des sandwichs au gouda et au jambon) et qu'ils prenaient leurs petits-déjeuners dans un espace clos de 2 mètres cubes (parce qu'il pleuvait trop souvent pour le prendre à l'extérieur de la tente).

En revanche, le pain, au Japon, c'était une autre histoire. A vrai dire, les Moun n'ont pas souvent mangé du pain. Comme on dit, le pain japonais, c'est le riz. Ainsi, dans les ryokans, mes maîtres avaient la plupart du temps des petits-déjeuners japonais : du thé vert au lieu du british Earl Grey, du tofu et de la soupe miso en lieu de confiture et un bon bol de riz remplaçant les croissants. Avant de partir, mes maîtres imaginaient que le riz et la sauce soja au petit-déjeuner, ça ne passerait pas. En fait, ils ont tout de suite accroché au petit-déj typique et, lorsqu'on leur donnait le choix entre un petit-déjeuner "japanese style" ou bien "occidental style", ils choisissaient le japonais sans hésiter.
Ci-dessous, il s'agit du petit-déjeuner pris dans la chambre du ryokan de Bessho-Onsen. Le riz se trouve dans la boite laquée, par terre, sur la gauche (y'a plus de place sur la table !). Geisha Line a tout mangé... sauf le poisson grillé. Curieusement, elle a décidé que contempler dans le blanc des yeux le cadavre d'un poisson n'était psychologiquement pas tenable avant 11 heures du matin !

Si mes maîtres étaient fans du petit-déjeuner japonais traditionnel, ils ne l'étaient pourtant pas au point de s'en concocter un eux-mêmes lorsque l'occasion leur était donnée. Ainsi, à Kyoto, dans l'appartement loué, les Moun devaient se préparer eux-mêmes leur petit-déjeuner, dans la petite cuisine. Aussitôt, les vieux réflexes sont revenus. Maître Moun a tempêté : "Je veux mon café noir du matin !" et Geisha Line a déclaré qu'il lui fallait du bon pain grillé à tremper dans son thé anglais. Pensant y trouver leur bonheur, ils se sont donc rendus au sous-sol du grand magasin Takashimaya, qui est un peu l'équivalent de notre Bon-Marché parisien, aussi bien du point de vue de l'achalandage en produits de tous les pays que des prix (fort élevés, hélas). Évidemment, il y avait un rayon d'épicerie française, ainsi qu'une boulangerie où tout était écrit en français. En déboursant une petite fortune, ils ont pu faire leurs courses : des céréales, de la confiture de fraise, du café et du pain frais. Tout comme à la maison, sauf pour la taille des produits (tout petit, le paquet de céréales) et surtout le service à la japonaise. Est-ce dans un de nos supermarchés qu'on aurait l'idée de mettre à une même caisse deux serveuses dont l'une serait chargée exclusivement d'emballer chaque paquet ? J'ai bien dit chaque paquet ! Voici ci-dessous, les achats délicatement protégés avec du papier bulle et du scotch... Pas très écologique, mais tellement classe !

Si tout était comme à la maison, en revanche, le pain, malgré son emballage parfait, fut bien décevant : d'énormes tranches de pain de mie blanc, d'au moins 2 cm d'épaisseur, bien fades. Nous avons retrouvé ce type de pain dans d'autres hôtels, ce qui nous a fait penser que les Japonais appréciaient avant tout dans le pain non pas sa croûte mais sa mie. Geisha Line s'est rappelée des sandwichs de ses pack-lunchs lors des séjours linguistiques en Angleterre de sa jeunesse (ceux avec les chips au vinaigre). Piètre souvenir culinaire, à vrai dire...

Je suis donc revenu du Japon avec l'idée que les Japonais n'y connaissaient vraiment rien en pain et, pire, n'avaient aucun goût en la question. Sauf que si les Japonais ne savent pas faire du bon pain, l'un d'entre eux sait pourtant l'imaginer et le dessiner dans un manga. Oui, un manga exclusivement sur le pain et la boulangerie ! Ça existe et c'est un manga shonen (pour les adolescents) de Takashi Hashiguchi nommé Yakitate, et sous-titré par deux jeux de mots traduisant bien l'esprit de la BD : Ja-pan, un pain c'est tout !

Le jeune héros, Kazuma Azuma, âgé de 16 ans, est fasciné par le pain et, depuis dix ans, s'est lancé dans toutes sortes d'expériences culinaires pour inventer "le" pain typiquement japonais, qui saura avoir la renommée mondiale des pains européens. Son but est de créer un pain japonais, accompagnement parfaitement les mets nippons et traduisant l'identité du pays, que chaque Japonais pourrait considérer comme aussi bon que du riz. Ce pain idéal, il l'a appelé "Ja-pan". Le jeu de mots est facile, mais ça fonctionne.
L'apprenti boulanger se rend à Tokyo et est embauché dans la grande boulangerie "Pantasia". C'est là qu'il va faire connaissance avec toute une série de personnages (une jeune et jolie propriétaire, un patron étrange à la coupe Afro et un rival/complice...)... qui vont vivre leurs aventures dans près de 26 volumes à ce jour (mais seulement 17 publiés en France) !
On retrouve tous les codes du genre : un graphisme sans grande originalité, une construction narrative en épisodes et de jolies filles dont on se demande bien pourquoi elles doivent mettre d'aussi courtes mini-jupes pour faire du pain dans le fournil !
Pourtant, j'ai été complètement emballé ! Le rythme de narration est vif, avec une bonne alternance d'images dynamiques. L'humour est omni-présent, souvent proche de la parodie, voire de l'auto-dérision. Tout est fondé sur une exagération tellement grossière qu'elle suscite le rire : les réactions des personnages à l'excellence des pains créés par Azuma, par exemple. Ainsi, le croissant qu'il invente est quasiment divin. "Un doux croissant de lune déchirant la nuit noire", est-il écrit dans le texte français accompagnant l'image ci-dessous :

Le plus déroutant, c'est que malgré tous ces excès parfois grotesques, il y a beaucoup d'informations exactes dans ce manga. Le mangaka s'est entouré de boulangers professionnels et le texte s'accompagne de notes de bas de page apportant des informations culturelles. J'ai ainsi appris des choses sur l'origine du croissant (à Vienne, après une victoire sur les Ottomans) ou sur la fermentation de la pâte.

En tous les cas, une chose est sûre : j'ai refermé ce premier volume avec un incroyable désir de manger du pain ! Comme d'autres mangas culinaires, cet album donne furieusement envie de manger. Plus encore, il fait regarder le pain autrement, révélant que se cache sous son aspect bien connu toute une communion de saveurs. Toute proportion gardée, un peu comme un poème de Francis Ponge, au fond...

"La surface du pain est merveilleuse d'abord à cause de cette impression quasi panoramique qu'elle donne : comme si l'on avait à sa disposition sous la main les Alpes, le Taurus ou la Cordillère des Andes. Ainsi donc une masse amorphe en train d'éructer fut glissée pour nous dans le four stellaire, où durcissant elle s'est façonnée en vallées, crêtes, ondulations, crevasses… Et tous ces plans dès lors si nettement articulés, ces dalles minces où la lumière avec application couche ses feux, - sans un regard pour la mollesse ignoble sous-jacente. Ce lâche et froid sous-sol que l'on nomme la mie a son tissu pareil à celui des éponges : feuilles ou fleurs y sont comme des sœurs siamoises soudées par tous les coudes à la fois. Lorsque le pain rassit ces fleurs fanent et se rétrécissent : elles se détachent alors les unes des autres, et la masse en devient friable… Mais brisons-la : car le pain doit être dans notre bouche moins objet de respect que de consommation."
Francis Ponge, Le Parti-pris des choses, "Le pain", 1942, Gallimard, p 39.

Yakitate, Ja-pan, un pain c'est tout !
HASHIGUCHI Takashi
Akata / Delcourt
Premier tome sorti au Japon en mars 2002