vendredi 26 décembre 2008

Expo flottante

Cet après-midi, les Moun ont affronté le froid parisien pour se rendre à l'exposition "Estampes japonaises", qui a lieu à la BNF, sur le site Richelieu (c'est-à-dire du côté du Palais-Royal). Il s'agit d'une très belle expo qui réunit près de 170 estampes - ukiyo-e -, tirées du fonds du département des estampes de la BNF. Saviez-vous en effet que la Bibliothèque Nationale de France possède quelques 6 000 estampes et livres illustrés ? Cela aurait été dommage de ne pas en montrer une partie au public.

L'exposition est organisée selon un parcours thématique, ce qui permet de voir plusieurs facettes de cet art qui a connu son apogée à l'époque d'Edo (1603-1868). A travers ces "images du monde flottant", c'est avec la bourgeoisie marchande et fortunée de l'époque que l'on fait connaissance. Celle-ci cherchait les divertissements, comme le prouvent une grande partie des estampes représentant essentiellement des acteurs de théâtre kabuki, des courtisanes, des joueurs de sumo... Certaines de ces estampes n'étaient autre que des publicités, sortes de gravure de mode de l'époque où les top modèles étaient de célèbres hôtesses de maisons de thé. Il faut bien penser que ce qu'on visite aujourd'hui dans les musées était au départ des images destinées au grand public, grâce à la facilité du travail de reproduction des imprimeurs. En cela, c'est un témoignage inestimable sur le Japon de l'époque et sur l'image que la classe sociale montante de la bourgeoisie avait d'elle-même.

Ce qui m'a le plus frappé, c'est la grande modernité des traits, notamment dans les portraits. Les visages sont stylisés, suivant des lignes bien marquées qui, en quelques traits donnent aux femmes des expressions mystérieuses sous leurs chignons extravagants. Les couleurs sont disposées par aplats, ce qui structure l'espace et accentue la pureté des lignes.
Suzuki Harunobu (vers 1725-1770)
L'averse

Mais ce qui m'a de loin le plus plu, ce sont les estampes disposées dans la crypte, au sous-sol. On y trouve en effet les images consacrées au paysage, avec en particulier Hokusaï et Hiroshige. C'est un genre vraiment différent, apparu au XIXe siècle. Véritables cartes postales du Japon, ces estampes montrent, dans des séries, des sites pittoresques du pays. Les artistes sont à l'écoute de la nature et l'immortalisent au fil des saisons, retenant les impressions fugitives d'un monde terrestre toujours en mouvement. Un nouveau pigment, le bleu de Prusse, avait été découvert à cette époque. Ce bleu très dense irradie toutes les œuvres exposées, leur donnant une profondeur et une gravité inégalées.
Hiroshige
« Grands Poissons » (Uozukushi)
« Tourteau / maquereau » (Kani / saba)

Bref, j'ai appris des tas de choses à cette exposition qui donne une belle introduction à l'art de l'estampe. Maître Moun, prévoyant, avait téléchargé avant de partir sur son téléphone et sur l'I-pod les commentaires de Gisèle Lambert, la conservateur en chef du département des estampes de la BNF. Ces fichiers MP3, qui se trouvent sur le site de l'expo (site vraiment bien fait, soit dit en passant), nous ont permis de suivre pas à pas les œuvres exposée.

Maintenant, Geisha Line rêve de s'acheter elle-même une estampe japonaise pour l'exposer dans son salon. Mais non, elle ne craquera pas !


  • Exposition "Estampes japonaises, images d'un monde éphémère"
    Jusqu'au 15 février 2009, à la BNF, site Richelieu

jeudi 25 décembre 2008

Merî kurisumasu !

Avez-vous déjà passé un réveillon de Noël entier coincé dans un couloir, enfermé avec un chat fou furieux parce qu'il sait que, de l'autre côté de la porte, ses maîtres sont en train de bouffer du saumon fumé, des huîtres et des crevettes... alors que lui il n'a strictement rien à manger ? Hé bien, moi, c'est l'horreur que j'ai vécu hier soir, le 24 décembre ! Croyez-moi, c'était traumatisant : j'ai cru que le chat, faute de pouvoir se faire le foie gras et les homards, allait se faire le pauvre mouton en peluche que je suis... Bouh, j'en tremble encore !
Pour vous faire une idée, mon réveillon a ressemblé à ça et c'était un cauchemar :



Heureusement, ce soir, la situation semble s'être apaisée. Je suis encore vivant et je peux donc vous souhaiter un joyeux Noël !

Merî kurisumasu ! comme ils disent au Japon !

mardi 23 décembre 2008

Naniwa

Samedi soir, mes maîtres ont craqué et sont allés traîner du côté du quartier japonais d'Opéra. Fort lointaine est l'époque où, sagement, les Moun s'étaient solennellement promis de faire des économies sur les restaurants afin de mettre de l'argent de côté pour refaire un beau voyage...

Comme il était tôt, les restaurants de la rue Sainte-Anne n'étaient pas encore bondés et les Moun ont donc pu choisir un de leur restau préféré dans le quartier : Naniwa. Comme beaucoup d'autres établissements de la rue, on y trouve des udons et des sobas (respectivement nouilles blé et nouilles de sarrasin), ainsi que des donburis (bol de riz accompagné de porc, tempura, etc.)... bref, des plats bien roboratifs, qui composent les menus les plus courants de la cuisine japonaise de tous les jours.
Mais, dans la carte du soir, on peut aussi choisir des tas de petits plats différents, relativement peu chers (de 4 à 7 euros). L'intérêt, c'est qu'on peut ainsi tester des tas de mets divers, et faire des expériences culinaires (plus ou moins risquées !) des plus variées. L'idéal est de venir à plusieurs et de pouvoir ainsi commander tout un éventail de plats. En plus, le thé vert est à volonté et entièrement gratuit.

Les Moun n'étaient que deux... mais ils ne se sont pas gênés pour multiplier les commandes !Tofu en soupe, tofu frit, poisson japonais grillé, boulette de riz (dont je ne sais plus le nom ?) petite salade d'épinards au sésame... On notera que quand la photo a été prise, mes maîtres avaient déjà allègrement entamé le repas !

...et puis des gyoza parce que Geisha Line avait encore faim ! (mais pas de photo, car on n'y a plus pensé !)

A un moment donné, en regardant la carte, Geisha Line a dit à Maître Moun : "tiens, pourquoi t'essaierai pas le natto ?" Elle allait ajouter "j'ai lu sur beaucoup de blogs que le natto avait une odeur horrible pour les occidentaux..." Mais Maître Moun, dans sa curiosité gourmande, ne lui a pas laissé le temps de finir sa phrase et avait déjà fait signe au serveur qui, une seconde plus tard, prenait déjà la commande (le service est ULTRA rapide !). Quelques instants plus tard, le serveur a déposé un plat de haricots de soja fermentés, fortement gluants, recouverts d'un oeuf cru.
Geisha Line a osé goûter, du bout des baguettes, mais, dissimulant une grimace, a laissé son mari finir le plat qu'il avait commandé en toute inconscience. Le natto est très amer et accompagné d'un condiment très piquant... Même si Moun a tout mangé, je ne suis pas sûr qu'il soit prêt à en déguster au petit-déjeuner, comme le font les Japonais vrais de vrais !

De retour à la maison, les papilles de Maître Moun avaient été si alléchées qu'elles ont voulu renouveler ces expériences culinaires. Maître Moun s'est donc mis en cuisine et a reproduit ce qu'il avait goûté la veille.

Une bouillon avec des morceaux de tofu, pour accompagné des sashimis :
(la petite assiette en haut, c'est la part du chat... et le pot rouge, dans le plateau, c'est un thé aux algues qui a un goût très bizarre)

... et puis, le soir, du tofu délicieusement grillé (à droite), avec du poisson revenu à la poêle (à gauche) :
Trop bon !

Naniwa
11, rue Sainte-Anne
75001 Paris
Tel : 01-40-20-43-10
Métro Pyramides

lundi 22 décembre 2008

Kamisama

Depuis la lecture des Contes japonais, j'avais une folle envie de continuer à lire des histoires du même style. Alors j'ai demandé à Geisha Line d'aller dans sa bibliothèque préférée, en plein quartier latin, et de me ramener de quoi me mettre sous la dent. Donc attention, attendez-vous à plusieurs posts consacrés à la littérature enfantine en lien avec le Japon !

Première découverte, aussitôt mes maîtres revenus de la bibliothèque : Kamisama, La mélodie du vent, de Keisuke Kotobuki.

Est-ce un manga ou un album illustré ? Un petit peu des deux à la fois, sans qu'aucune catégorie ne puisse enfermer ce joli livre. Des bulles pour les dialogues, mais pas de cadres pour enfermer les images. Au contraire, les pleines pages entièrement couvertes par l'illustration se suivent, accordant une grande importance à l'image. L'album est tout en couleurs et c'est justement par le choix de ces couleurs qu'il séduit immédiatement : des tons pastels, proches de l'aquarelle, avec un bel effort pour traduire l'immensité du ciel, notamment grâce à des à plats d'un beau bleu.

L'album réunit trois petites histoires, ayant chacune pour héroïne une petite fille et un chat. Oui, je sais, vous allez dire "Mais Paddy, il n'aime pas les chats !" C'est vrai, les sales bêtes comme le Ninja me font généralement peur. Mais dans cet album, les chats sont tous terriblement "kawaï", tout comme d'ailleurs les personnages féminins. Dans chaque récit, le fantastique vient envahir la réalité, à tel point qu'on ne sait plus très bien ce qui est du domaine du rêve ou du réel. C'est par exemple le cas de la première histoire dans laquelle la petite Lucy entre indistinctement dans un monde étrange où les chiens parlent, les fleurs ont un goût de croquettes pour chat et les chats géants avalent les fillettes. On n'est pas très loin d'Alice au payss des merveilles, l'humour facétieux en moins. Ce brouillage rêve/réalité est parfois troublant, surtout lorsqu'il est au service de l'émotion, comme dans la dernière nouvelle, "Shimshima", qui évoque avec pudeur la maladie et la mort.

J'ai trouvé cet album très mignon, esthétiquement très soigné. Mais pour tout avouer, je déplore peut-être un certain manque d'originalité graphique. Les petites filles ressemblent comme deux gouttes d'eau à toutes les petites filles des mangas, avec leurs grands yeux brillants (et leur absence de nez). D'ailleurs, on sent l'auteur fortement influencé par les animes bien connus : dans le deuxième conte, "Le chat-pluie", l'allusion à Mon voisin Totoro et aux fillettes Satsuki et Mei qui rencontrent un chat sous la pluie est flagrante. J'ai refermé le livre avec un petit goût de "pas assez". Peut-être n'est-il pas forcément très heureux d'avoir réuni les trois histoires en un seul ouvrage : en le lisant à la suite, sans respiration entre elles, l'unité de chaque nouvelle se perd. Les héroïnes se ressemblent et on est du début à la fin dans le même univers graphique. Je pense que chaque histoire aurait eu un impact plus fort si elle avait été éditée isolément des autres. Mais certainement est-ce là un avis discutable...

Extrait de Kamisama

En tout cas, cela m'a quand même donné envie de lire le tome 2, sorti en 2007, et intitulé "Les contes de la colline". Il va falloir que je convaincs Geisha Line d'aller vite fait traîner ses bottes à la bibliothèque !

Kamisama - La mélodie du vent
Keisuke Kotobuki
Editions Ki-oon
2006

samedi 20 décembre 2008

"Il était une fois..."

Dans sa collection de contes, L'école des loisirs a publié des "contes japonais". Il s'agit, dit la traductrice dans sa préface, de "otogizôshi", des contes datant de l'ère Edo (1603-1868). Quatre des contes publiés sont issus d'une édition de référence au Japon (Iwanami Shoten) regroupant une vingtaine de contes datant de 1662-1672. Les cinq contes choisis sont, pour la plupart, connus de tous les Japonais.

Au fil des pages, peu de "yokaï" ou d'esprits monstrueux, mais des personnages humains pour qui, à un moment donné, le destin bascule brusquement grâce à l'irruption d'une puissance fantastique - la déesse Kannon dans le joli conte "La princesse affublée d'un bol" ou la tortue apparaissant sous les traits d'une belle femme dans "Le pêcheur et la tortue". Ces contes sont rythmés par des rebondissements souvent improbables, mais aussi construits autour d'ellipses par lesquelles on peut sauter des siècles d'une phrase à l'autre. La fin de certaines histoires est parfois déroutante (comme dans "L'homme au miroir", dans lequel un vieil homme de la campagne croit voir un maléfice dans un simple miroir). Quant aux descriptions, elles ont un petit côté suranné, infiniment dépaysant, dans les hyperboles qualifiant les fabuleux kimonos ou les amours qui durent "plus longtemps encore que ne vit dans les pinèdes de la baie la tortue de mille ans" (p. 86).
En vérité, ce sont justement ces excès qui m'ont charmé, me donnant l'impression par la seule lecture de voyager non seulement à l'autre bout du monde, mais aussi très loin dans le temps.

Une lecture pour tous, et certainement pas à garder jalousement uniquement pour les lecteurs de "neuf" ans de L'école des loisirs. Cela m'a donné une envie furieuse de lire d'autres contes japonais (voire d'en écrire ?)... mais je n'ai pas trouvé beaucoup de recueils de contes publiés en français. Auriez-vous un livre à me conseiller ?

Pour le plaisir, un petit extrait de mon conte préféré, "La princesse affublée d'un bol"... Il s'agit d'une princesse qui, à la mort de sa mère, se voit condamnée à porter un bol inenlevable au sommet de sa tête. Comme Blanche Neige, elle est chassée par la méchante belle-mère avc qui s'est remarié son père. La jeune princesse vit dans la misère... jusqu'au jour où la rencontre avec un beau seigneur parvient miraculeusement à faire disparaître le maléfice. Telle Peau d'Âne (dans la version de Demy, s'il vous plaît !), la voici transformée en magnifique jeune femme. Voici donc l'apparition de la belle, devant les regards ébahis du royaume :

""Affublée d'un bol" fit son entrée. Si l'on voulait la décrire précisément, il faudrait dire qu'elle avait l'élégance de la lune quand elle apparaît vaguement d'entre les nuages. Les traits de son visage étaient d'une rare distinction et la beauté qui émanait de sa personne entière faisait penser aux fleurs de cerisier au début du printemps, à peine visibles dans la lumière du matin, quand elles scintillent faiblement après l'ondée. Ses sourcils dessinés au crayon évoquaient un léger brouillard et de coquettes mèches de cheveux qu'on aurait pu confondre avec les ailes d'une cigale à l'automne encadraient un visage serein que les fleurs de printemps eussent envié et la lune d'automne jalousé tant il était raffiné. On lui donnait quinze à seize ans. Elle portait un vêtement de soie lustrée grège recouvert de plusieurs robes de brocart de Chine à manche courtes, dont les couleurs variaient du jade au violet. Puis, par-dessus encore, elle avait revêtu une longue jupe de cérémonie teinte de cramoisie sombre dont la traîne s'étalait devant et derrière elle. Tandis qu'elle avançait à petits pas, une épingle de jade oscillait dans ses cheveux. Sa silhouette faisait penser à l'apparition d'une nymphe céleste."
Contes japonais, "La princesse affublée d'un bol", pages 99-100

Contes japonais - L'homme au miroir
Contes choisis et traduits par Masahiro Inoue et Monique Sabbah
Adaptation par Monique Sabbah
L'Ecole des loisirs
Collection "Neuf"
2004

jeudi 18 décembre 2008

Un homme bourré de talent

L'homme sans talent est un manga étrange, qui ne ressemble à aucun autre et que j'ai refermé non sans une certaine émotion. Il s'agit d'un album publié en France par l'excellente maison d'édition "Ego comme X" dont la ligne éditoriale repose sur les bandes dessinées centrées sur l'autobiographie et l'introspection. L'auteur, Yoshiharu Tsuge, né en 1937, est connu au Japon pour être un des précurseurs de la bande dessinée intimiste d'inspiration autobiographique : il est en effet un des premiers à avoir adapté la littérature du moi (le "shishôsetsu") dans le genre du manga et à avoir fondé dans les années 1960-70 le "Watakushi manga" (bande dessinée du moi).
Lorsqu'on lit la biographie de Yoshiharu Tsuge en parallèle de L'homme sans talent, on trouve en effet de nombreux points de convergence entre l'histoire du personnage et celle de son auteur. Pourtant, on hésite à reconnaître les parallèles autobiographiques car ce manga fait le récit d'une histoire très noire et dresse le portrait d'un anti-héros misérable et infiniment dérangeant.

Le personnage principal - Sukezo - vit avec sa famille dans la grande pauvreté. Il a enchaîné les petits boulots jusqu'à se lancer dans un commerce peu banal : celui des pierres. Quelques années auparavant (l'histoire se passe sans doute dans les années 1970), cela avait été le "boum" des pierres au Japon et les collectionneurs amateurs de "pierres paysages" ("Suiseki") aux formes imitant merveilleusement la nature étaient nombreux. Mais désormais cette mode est en plein déclin. Sukezo a en outre l'idée de s'installer au pied de la rivière Tama, à deux pas de l'endroit où il ramasse les pierres qu'il espère vendre. Qui pourrait avoir l'envie de payer pour ce qui peut être ramassé gratuitement ? Personne, bien entendu. Le lecteur le sait, s'en persuade rapidement. Mais le personnage de l'histoire semble vouloir ignorer cette vérité et persiste dans cette affaire qui est, par définition, vouée à l'échec et qui met en péril sa famille, maintenue dans la misère la plus totale. Manifestement, Sukezo est un pauvre type. Son obstination à foncer droit vers l'échec est pathétique. Son épouse a beau vouloir le bousculer, le traiter de "larve", d'être inutile, rien n'y fait. Pages après pages, on assiste ainsi à l'histoire d'un échec et à l'impuissance d'une ambition vaine.

Pourtant le personnage de Sukezo est attachant. Au fil des pages, on apprend qu'il a été quelques années auparavant un auteur de bandes dessinées qui ont remporté un vrai succès d'estime. Sukezo n'est pas "l'homme sans talent" dont il s'évertue à donner l'image. Bien au contraire. Son talent n'est-il pas celui de refuser les compromis et de faire un pied de nez au conformisme ?

Le récit, composé de chapitres relativement indépendants, s'attache dans les dernières pages au destin du poète Seigetsu, qui vivait durant l'époque Meiji et qui, comme Sukezo, s'acharnait à vivre dans la misère, refusant les honneurs et les richesses que son talent aurait pu lui procurer. Celui-ci semble être un personnage inventé : je n'en ai trouvé aucune trace sur Internet... D'autres portraits de personnages marginaux sont ainsi dressés dans l'ensemble de l'album (l'antiquaire, le libraire...).

L'homme sans talent est un manga atypique, dont le graphisme est très éloigné de celui des productions du genre. Pas de grands yeux, pas de traits fins et précis, mais le dessin d'un personnage dont la bouche n'est souvent pas dessinée. Une forte importance est donnée aux décors et à l'atmosphère noire et pesante qui se dégage des paysages. Il y a dans cette BD une vraie poésie, avec de belles pages gagnées par l'onirisme (comme celle, ci-dessous, du vagabond qui ressemble à un oiseau).
Un manga que j'aurais envie de lire plusieurs fois : à la première lecture, j'ai l'impression de ne pas avoir tout vu, tant les pages sont riches et fortes. Dommage qu'aucune autre oeuvre de ce grand auteur japonais ne soit encore traduite en français...

L'homme sans talent
Yoshiharu Tsuge
Adapté par Frédéric Boilet et traduit par Kaoru Sekizumi
Ego comme X
1985
2004 pour l'édition française

  • Quelques avis sur Bulle d'air et sur CoinBD (certains sont très négatifs ! beaucoup de lecteurs semblent avoir trouver cet album vide et ennuyeux !)
  • Une autre analyse sur le site "Culturopoing"
  • Sur l'auteur
  • En vrai, il y a vraiment des collectionneurs de pierres ! Cet art typiquement japonais s'appelle le suiseki et consister à admirer une pierre (et non pas à l'intégrer dans un décor comme le bonseki). Une seule pierre est capable d'exprimer la nature toute entière. Elle ne doit pas être retravailler par la main de l'homme. A travers elle, c'est toute la nature qu'on peut admirer. Pour plus de renseignements, voir ici (Wikipédia) ou encore ici sur le site d'un amateur !


mardi 16 décembre 2008

Comment on dit "lapin" en japonais ?

Chaque année, les messieurs qui retiennent en otage Maître Moun jusqu'à très tard le soir et qui l'emmènent de force à l'autre bout de la planète se rappellent à la même période que c'est Noël et qu'à cette occasion quand même, on peut être un peu généreux avec ses valeureux employés. Ces messieurs proposent donc une liste de cadeaux dans laquelle on peut choisir ce qu'on veut. Tous les ans, c'est un sujet de dispute chez les Moun (mais qu'est-ce qui n'est pas un sujet de dispute chez les Moun ? je vous le demande !). Maître Moun déclare vindicativement : "Je veux la machine à pain !", tandis que sa femme dénigre ce genre d'électroménager qui, dit-elle, finira forcément au bout de quelques jours dans un placard encombré de la cuisine. Bref, les Moun n'arrivent jamais à s'entendre sur le cadeau et, à court d'arguments, finissent par choisir les chèques-cadeaux.
Cette année, Maître Moun était trop occupé pour choisir le cadeau de Noël et c'est Geisha Line qui a décidé toute seule. Alors, bien sûr, elle n'en a fait qu'à sa tête ! A tel point que lorsque les collègues de Maître Moun lui ont mis le cadeau dans les mains, il a cru qu'ils s'étaient trompés et a voulu le refuser !
Mais non ! Geisha Line a bien choisi le cadeau le plus futile qui soit. Le plus inutile, même. Le cadeau s'appelle Nabaztag, ce qui veut dire "lapin" en arménien. Ce lapin-là a de grandes oreilles capables de bouger, mais heureusement il ne grignote pas tout ce qu'il trouve et n'a pas de cage qu'il faut nettoyer quotidiennement (et puis quoi encore ?).
Mes maîtres ont mis une soirée entière à le configurer, maudissant l'informatique qui-marche-jamais-c'est-bien-connu. Maintenant, heureusement, le Nazbatag marche. Mais bon, on ne sait pas trop à quoi il sert. Il donne la météo quand on lui appuie sur la tête, mais jusqu'à maintenant il n'a su qu'annoncer une température de 4°C et un temps pluvieux... information pas du tout satisfaisante ! Il sait également mettre la radio, mais parfois il se trompe : on lui dit "NRJ" et il pointe sur une station qui ressemble à Radio Notre-Dame... au secours !
Alors finalement, la seule fonctionnalité que les Moun ont trouvé à leur lapin électronique, c'est de s'en servir comme entremetteur : via leur lapin, ils s'envoient des petits mots doux d'une pièce à l'autre de l'appartement et rigolent comme des tarés lorsque la voix mécanique du lapin récitent le message d'amour sur une voix monocorde. Oui, je sais, c'est un peu pathétique... mais mes maîtres sont restés de grands enfants...
Pour donner une copine au Nazbatag, Geisha Line a fabriqué une petite Miss Lapinette, dont elle a repiqué le patron dans un livre de couture (Doudous pour les tout-petits, chez Marabout). Mais c'est là qu'on voit que Geisha Line, malgré ses ambitions, a gardé ses deux mains gauches. Il y a eu comme un bug à l'assemblage des morceaux de tissus et Geisha Line a cousu les yeux et le nez du lapin à l'envers. Du coup, elle a recommencé de l'autre côté de la tête et maintenant Miss Lapinette a deux têtes et une étiquette qui lui sert de cravate. Pfff...
Qu'est-ce qu'on se marre chez les Moun !

dimanche 7 décembre 2008

Un après-midi de shopping japonais

Voilà déjà décembre ! La dernière entrée postée ici remonte déjà à un petit moment... Il faut avouer que le temps manque aux Moun, en ce moment : ils travaillent plus (mais ne gagnent pas plus...), et du coup il ne leur reste plus beaucoup d'occasion de rêver du Japon. Il y a bien sûr très souvent le dimanche matin la confection des sushis à la Maître Moun avec le poisson tout frais ramené du marché, et puis aussi le visionnage intense de Dragon Ball qui devrait transformer bientôt Maître Moun en spécialiste international de ce manga... Mais pas de quoi écrire sur le blog avec tout ça !

Enfin, hier, les Moun n'avaient, pour une fois, pas d'obligations particulières. Alors, pourquoi ne pas faire un petit tour au Japon ? Comme une après-midi, c'était un peu juste pour prendre l'avion, ils ont juste sauté dans le métro. Quelques stations plus tard, ils sont arrivés dans le 11e, près d'Oberkampf. Dans un bel appartement (rempli de monde) avait lieu un(e) expo-atelier organisé(e) par l'association Jipango, fêtant son dixième anniversaire. De beaux tissus, de jolies pochettes et lapins réalisés par la styliste Satomi, des petits bijoux en origami, de magnifiques kimonos... bref de quoi faire le plein d'idées pour les futurs cadeaux de Noël !
Mais ma maîtresse a été (très) sage et a juste craqué pour un coupon de tissu japonais. Et un de plus qui vient rejoindre la collection de tissus nippons. Mais que va bien pouvoir faire Geisha Line avec tout cela ?
(Sur la gauche, à côté des tissus, j'aperçois quelques projets de doudous... mais chut...)

Les Moun ont ensuite descendu le boulevard Richard-Lenoir jusqu'au métro Chemin-Vert. Au numéro 6 de la rue Saint-Gilles, ils sont entrés dans une petite boutique croulant sous les jolis objets japonais : Yodoya. Des jouets (masques, ballons...), des barrettes, des sacs et tabliers en beaux tissus... encore de quoi se laisser tenter !

Mais les Moun n'ont rien acheté (incroyable !) et, comme il était l'heure de goûter, ils se sont offerts un thé japonais et un gâteau au thé vert, car la jolie boutique fait aussi salon de thé.

Maître Moun a soufflé sur son thé brûlant et très amer et, devant les catalogues japonais qui traînaient sur la table, il a soupiré : "C'est quand qu'on retourne au Japon ?"
Voilà des mois que les Moun pensent à retourner au Japon. L'idée se fait de plus en plus précise, d'autant plus qu'ils savent qu'il ne faut pas tarder pour réserver les billets d'avion. Le rêve fou des Moun serait de visiter le Japon en vélo. Oui, en vélo ! Mais pour l'instant, ils n'ont pas trouvé comment arriver à se procurer des vélos sur place (curieusement, Geisha Line, qui a testé le transport des vélos avec la SNCF, n'a pas trop envie de tenter l'aventure avec Air France !). Ils n'ont pas non plus fixé d'itinéraire. Si vous avez des conseils à leur donner et si jamais vous connaissez quelqu'un qui a fait du vélo au Japon, surtout n'hésitez pas à m'écrire [paddymoun[at]gmail.com] !!


Yodoya
6-8 rue Saint-Gilles - 75003 Paris
Ouvert du mardi au samedi de 11 h à 19 h et le dimanche de 14 h à 19 h




mercredi 19 novembre 2008

Cheval de Troyes

Maître Moun est parti en voyage d'affaires ce matin et a quitté sa belle Geisha pour le pays de l'andouillette. Il ne m'a pas amené, mais j'ai la preuve en image que sa valise était drôlement chargée pour un simple déplacement de deux jours...Mais que font donc tous ces doudous échappés de Paddyland dans la valise du grand maître ?!!!

lundi 17 novembre 2008

Botchan

Novembre 1905. Voilà 38 ans que le Japon vit à l'ère Meiji, période inédite qui a bouleversé son histoire et l'a fait s'ouvrir vers l'extérieur et entrer de plein pied dans la modernité. Un chat noir et un chat blanc se battent, tandis qu'un homme est assis devant chez lui et se coupe les ongles de pieds. Il s'agit de l'écrivain Soseki Natsume, né en 1867, quasiment en même temps que l'ère Meiji. "Où va le Japon ?" se demande-t-il, alors que germe en lui l'idée d'un nouveau roman. Un roman qui serait gai et drôle, un "récit picaresque avec une morale édifiante", dont le héros serait un "petit gars d'Edo" (p. 47). Doucement, le personnage de "Botchan" naît dans son esprit. Soseki ne sait pas encore très bien quelle sera l'intrigue de son roman. Ce qu'il sait, c'est qu'il a besoin d'écrire pour calmer ses nerfs, un peu comme si l'écriture était un "pet de l'esprit" (p. 50).
C'est ainsi que s'ouvre le monumental "manga littéraire" du scénariste Natsuo Sekikawa et du mangaka Jiro Taniguchi, dont j'ai déjà parlé à multiples reprises. Au temps de Botchan est un manga en cinq tomes qui dresse un panorama détaillé de la littérature japonaise de l'ère Meiji, au début du XXe siècle. S'intéressant à plusieurs personnages clés du monde culturel et littéraire, les deux auteurs évoquent avec précision cette époque d'un Japon à la fois fasciné par le monde occidental et violemment effrayé des changements brutaux des débuts de l'industrialisation et de l'occidentalisation qui le font tourner le dos à ses traditions.
J'avais abordé cette longue saga il y a quelques mois par le tome 4 (oui, je suis fâché avec l'ordre !), consacré à des portraits d'activistes politiques d'extrême gauche, et en particulier à l'anarchuste Shusui Kotoku qui sera condamné à mort pour avoir tenté d'assassiner l'empereur. Bien qu'il n'y ait pas d'ordre narratif imposé entre les différents tomes, j'avais trouvé ce manga relativement difficile à lire, dû en particulier à la grande quantité de noms et de personnages évoqués et à mes nombreuses lacunes sur la vie politique du Japon du début du siècle. Le volume 1 du Temps de Botchan est davantage centré sur l'histoire d'un seul personnage - celui de Soseki - et sur la naissance et l'écriture de son célèbre roman Botchan. Le manga paraît ainsi plus facilement abordable, d'autant plus que la richesse (quasi encyclopédique parfois !) du scénario est mise en valeur par le dessin précis et la construction presque cinématographique de Taniguchi. On assiste à la genèse d'une œuvre qui, bien que son auteur l'ignore encore, deviendra LE classique de la littérature japonaise, connu et étudié par tous les petits Japonais à l'école.
Honte à moi, je ne connaissais pas ce roman de Soseki. Pourtant le petit livre Botchan, dans sa jolie édition du Serpent à plume, dormait dans ma bibliothèque depuis des années, m'ayant suivi avec fidélité d'un déménagement à l'autre. La lecture du manga était donc l'occasion inespérée de lire enfin ce fameux roman. Il s'agit d'un roman à la première personne, raconté par le héros que sa nourrice appelle "Botchan", ce qui signifie jeune maître. Botchan se qualifie lui-même d'impulsif et bagarreur. La vérité, c'est qu'il se révèle souvent naïf et irréfléchi. Orphelin dès l'adolescence, il achève des études qui le mènent - sans qu'il l'ait vraiment choisi - vers la carrière de professeur de sciences physiques. Nommé loin de son Tokyo natal, dans une petite bourgade de l'île de Shikoku, il est projeté dans un univers qu'il juge immédiatement hostile et dans lequel il n'arrive pas à s'intégrer. Ses élèves se moquent de lui et lui jouent de vilains tours qui feraient cauchemarder tout stagiaire d'IUFM. Mais Botchan ne trouve pas plus d'affinité auprès de ses collègues qu'il baptise de surnoms ridicules et dont il découvre progressivement les manoeuvres intrigantes et hypocrites. Roman initiatique, Botchan est le récit désabusé d'un échec. Soseki a certainement été inspiré par sa propre expérience de jeune enseignant à Matsuyama, ville thermale perdue dans la campagne.
Le style de Soseki est sans concession, porté par un cynisme et un esprit satirique acerbe. Botchan est à la fois héros et anti-héros. Il se révèle orgueilleux, imbu de lui-même, méprisant vis-à-vis de ses jeunes élèves et dans l'ensemble souvent ridicule tant il porte sur les intrigues humaines un regard naïf, voire benet. Et en même temps, Botchan est malgré tout attachant, notamment par sa droiture inflexible et par l'affection qu'il porte à son ancienne domestique, Kyo, quasi seul personnage féminin du roman.
Soseki aurait écrit Botchan en quelques jours seulement - voilà qui m'impressionne ! La lecture de ce roman est une formidable plongée dans le Japon de Meiji qui, moderne à l'époque, apparaît à nos yeux aujourd'hui décalé et ancien. En même temps, j'ai trouvé qu'il y avait parfois quelques longueurs. L'histoire est enfermée dans le microcosme du lycée et, un peu plus largement, de la petite ville provinciale. L'intrigue, collée à cette unité de lieu, peine parfois à avancer et manque d'une dimension supérieure.
En tous les cas, la lecture conjointe du manga et du roman est une façon idéale d'aborder l'œuvre de Soseki et l'un et l'autre ne cessent de se répondre. J'ai lu les deux livre conjointement et j'ai même relu quelques passages du manga après avoir terminé le roman. Mieux qu'une adaptation d'un roman en BD, il s'agit avec Au temps de Botchan d'un vrai accompagnement critique qui éclaire l'oeuvre, son auteur et le contexte historique.

Au temps de Botchan
Natsuo Sekikawa (scénario) / Jiro Taniguchi (dessin)
Le Seuil
5 volumes, parus en France à partir de 2002 (et au Japon à partir de 1987)

Botchan
Natsume Soseki
Traduit par Hélène Morita
Le Serpent à plumes
1993 (paru au Japon en 1906)

vendredi 14 novembre 2008

Les valeureux perdants

Je suis sur-booké en ce moment et mes obligations de broutage professionnel m'obligent à mettre un peu de côté ce blog. Mais qu'à cela ne tienne, histoire de vous donner quelque chose à lire, en attendant des billets passionnants (mais si, mais si), voici un peu de réchauffé pour vous faire patienter...

Il y a quelques semaines, j'ai vu que l'association Jipango organisait un concours et, en lisant le sujet, j'ai tout de suite su qu'il était fait pour moi. Imaginez, il fallait écrire un petit texte sur son voyage de rêve au Japon et le premier prix était... un billet d'avion pour le Japon !
Illico presto, je me suis installé devant l'ordinateur et, sans me laisser distraire, j'ai tapouillé deux petits textes, me bridant quelque peu pour rester dans la limite impartie de 2 000 signes. Comme il paraît qu'on n'accorde pas de passeport aux moutons en peluche, je me suis dit que je pouvais faire acte de générosité de mes talents d'écrivain, et j'ai signé le premier texte "Geisha Line" et le second "Maître Moun". Bon, d'accord, usurpation d'identité, ça peut coûter cher, mais bon y'a des priorités dans la vie et un aller/retour Paris-Tokyo, cela en est une !

Bref, j'ai fait lire mes textes à Maître
Moun et je lui ai expliqué l'affaire (le billet d'avion 100 % gratos). Il est devenu fou, sautant partout dans l'appart' et faisant la danse de la victoire s'exclamant "je vais aller au Japon, je vais aller au Japon !" Maître Moun a toujours été un doux rêveur et il se voyait déjà à Narita International, prêt à partir à l'assaut des sushis et décidé à faire une cure d'okonomiyaki à tous les repas. Geisha Line (la voix de la sagesse, bien sûr) a eu beau lui expliquer qu'il fallait un peu redescendre sur terre et que le concours n'était pas gagné d'avance... rien n'y a fait et pendant deux jours il lui a rabattu les oreilles avec ses rêves japonais.

Et bien sûr, ce qui devait arriver arriva. A un moment donné il a fallu voir les choses en face : quand on a reçu les résultats du concours, on a bien dû constater qu'aucun de nous n'étaient parmi les gagnants. Tant pis, restons digne et ayons la défaite d'un bon perdant. (Non, ce n'est pas une larme que j'écrase au coin de l'œil).

Les textes des gagnants ont été publiés dans le dernier numéro de Jipango. Je vous laisse aller les lire et comparer avec les miens que je recopie ci-dessous...

Voici le voyage de rêve de Geisha
Line :

Mon Japon de rêve

Mon Japon de rêve, c’est d’abord celui que j’ai imaginé des semaines durant, après avoir réservé les tickets d’avion. Deux villes écrites en capitales sur le billet électronique – Paris, Tokyo – et entre les deux rien que du fantasme. J’imaginais une ville où les immeubles de verre gratteraient les nuages et je me disais que sur le reflet des buildings, il y aurait le Mont Fuji avec son sommet de chantilly, se confondant dans le bleu roi d’un paysage d’estampe d’autrefois.

Puis, cela a été le jour du départ. Je n’ai plus rêvé le Japon, je l’ai vécu. À Shibuya dans la foule des néons, à Kyoto dans le mystère des portes closes des maisons de thé de Gion, à Hiroshima dans la mémoire pesante de la barbarie, à Yudanaka dans un petit restaurant de sushis servant des poissons encore vivants. Mais, à Kamakura, près du sanctuaire Hachiman-gu, lorsqu’une pluie de pétales roses est tombée féériquement sur mes épaules, j’ai cru que je rêvais encore. J’aurais voulu arrêter cet instant au milieu des sakura.

Puis, je suis rentrée à Paris. Mon Japon de rêve est devenu alors celui de mes souvenirs. De toutes mes forces, j’ai essayé de retenir les images du passé : la saveur du thé vert et des gâteaux de haricot rouge dégustés devant les jardins de pierre, les bruits désordonnés du métro tokyoïte, le parfum inédit des tatamis usés des chambres de ryokan.

Mais au fil des mois, mes souvenirs s’estompent et la mémoire de mon voyage s’efface. Désormais, je veux penser à demain plutôt qu’à hier. Aujourd’hui, mon voyage de rêve, c’est celui que je ferai demain.

La pluie des fleurs de cerisiers à Kamakura


... Et le voyage de rêve de Maître
Moun, c'est celui-ci :

Five days

En préparant mon voyage au Japon, je m’étais dit qu’il fallait absolument aller dans un onsen, ville de sources chaudes. J’ai ouvert mon guide touristique et, un peu au hasard, j’ai pointé le doigt sur Bessho Onsen, village perdu vers Nagano. Pour réserver la chambre du ryokan, il a fallu téléphoner. À l’autre bout du fil, à 5 000 km de là, une voix âgée a répondu. L’homme ne parlait pas anglais et moi pas japonais. La conversation fut surréaliste : je disais « 5th April », l’homme comprenait « five day », je reformulais ma phrase, mais l’homme répondait toujours « ah ! five day ! ». Au bout de 10 min, l’homme a échappé un lourd soupir. « Day five april ? », a-t-il demandé. J’ai dit « yes », parce qu’il fallait bien finir par raccrocher.

Le 5 avril, quittant l’effervescence de Tokyo, je suis arrivé dans la petite gare de Bessho. J’ai trimballé mon sac jusqu’au ryokan. Un petit homme est arrivé en sautillant, un large sourire accroché aux oreilles. Il a pris mes bagages, m’a offert des chaussons, et m’a mené à ma chambre. Il y avait mon nom sur la porte. La pièce était grande et recouverte de tatamis. J’ai tout de suite su je serais bien ici.

Je me suis installé, puis l’homme m’a invité dans la pièce d’à côté. Une magnifique table était dressée, recouverte d’assiettes de fine porcelaine. Un poisson grillé me faisait de l’œil, du tofu chauffait sur un petit réchaud et des mets inconnus appelaient mes papilles. J’étais reçu comme un roi. Plus tard, lorsque je me suis immergé dans l’eau bouillante du onsen, j’ai fermé les yeux me disant que finalement ce bonheur japonais j’aurais aimé le vivre non pas seulement le 5 avril, mais bien durant « five days » !

Geisha Line devant le repas de rois

Alors, je ne l'aurais pas mérité mon voyage au Japon ?


mercredi 12 novembre 2008

Résumé des épisodes inédits

Hello, chers lecteurs !

Non, non, non, je ne vous ai pas oubliés ! (Mais peut-être que vous, de votre côté, vous m'avez oublié, hein, avouez !). Les jours, les semaines passent, mais pas une seule seconde m'est laissée pour ouvrir ce blog et y bafouiller quelques mots. Comme quoi, même les moutons en peluche sont victimes du temps qui passe !

Pour ne pas vous laisser en reste, voici un petit résumé des épisodes précédents qui n'ont pas été diffusés sur ce blog...

J'ai tout d'abord vécu d'intenses moments de solitude. Ah, la solitude, my Godness, que c'est triste ! Tout seul, émigré sur le thermostat de la chaudière du couloir, j'ai vu défiler les jours contemplant avec amertume les poils de chats recouvrant la moquette... Mes maîtres étaient trop occupés pour se souvenir de mon existence. Maître Moun, en vadrouille à l'autre bout de l'hémisphère Sud, a préféré son tout nouveau Doudou-Chat et l'a amené à ma place dans son voyage d'affaires pour tenter de rencontrer Nelson (pas Monfort, mais Mandela, of course). Damned, je suis devenu vert de jalousie devant une telle injustice. Heureusement, le Moun, charitable à ses heures, a ramené de son séjour sud-africain un copain de la brousse. Celui-ci me ressemble étrangement, bien que ce soit un singe. On le soupçonne d'avoir été fabriqué dans la même usine chinoise que moi. D'ailleurs, Mina-le-ninja ne s'y est pas trompée et l'a aussitôt félinement agressé.
Mais bon, bien qu'il ne soit pas fute-fute, ce nouvel ami peluche est assez sympa et au moins, ça me fait quelqu'un avec qui parler sur mon thermostat solitaire.


De son côté, Geisha Line, abandonnée par son petit mari, n'a pas même eu l'idée d'en profiter pour me bichonner. Au contraire, elle a joué les Pénélope attendant son Ulysse. Alternant machine à coudre et machine à écrire, elle s'est mise à coudre des doudous à la chaîne, leur inventant tour à tour un costume et une jolie histoire. Une nouvelle rivale pour moi, un nouveau site Internet encore à l'état de chantier... et me voici encore une fois passé aux oubliettes !
Heureusement, alors que mes maîtres étaient occupés ailleurs, j'ai eu un peu de visite. L'ami Roddy, mon merveilleux compatriote, est passé à la maison. Il était avec un nouveau pote à lui, Stony, venu tout droit du mystérieux Stonehenge.
Nous avons devisé toute la soirée, nous remémorant de valeureux souvenirs d'anciens brouteurs de pelouse verte. Ah, quel bon moment passé ensemble, immortalisé par cette joyeuse photo de famille !

Autre moment joyeux dans ma triste vie de ces derniers jours, et pas des moindres : mon mariage ! Oui, vous avez bien lu, je me suis marié ! L'heureuse élue s'appelle Mounette. Elle a, comme il se doit pour un nippophile comme moi, des origines japonaises et porte le kimono à merveille. Bon, OK, c'est une brebis maîtresse femme qui, je dois l'avouer, me fait un peu peur et qui ne laisse pas de doute pour savoir qui porte la culotte dans le couple.
Mounette est née sous les doigts habiles et l'imagination infinie de la talentueuse Mimi Kaolin, avec qui Geisha Line a swappé il y a quelque temps. Mimi a été d'une générosité complètement déraisonnable qui a beaucoup touché Geisha Line. La brebis Mounette est venue célébrer la noce dans un restaurant japonais de la rue Sainte-Anne et, entre deux plats de riz, a présenté sa riche dot devant les yeux ébahis des Moun.

Un joli pendentif qui a trouvé sa place sur la porte d'entrée (hors d'accès du chat, ouf !) et une jolie fleurette de couturière pour Geisha Line :
... de trop jolis papiers, de taille et de texture différents, pour inventer de nouveaux origamis et de magnifiques pochoirs multicolores, estampillés "sakura" :
... et de beaux coupons de tissus japonais :

Ah, et il y avait aussi une sucette Hello Kitty. Mais elle a très rapidement disparu sous des dents connaisseuses, hélas !
Merci mille fois Mimi Kaolin ! Ma maîtresse ne méritait pas tant de générosité ! Mais n'espère pas t'en sortir si facilement : les mains gauches de Geisha Line fomentent un p'tit cadeau de remerciement pour un certain fan de Pokemon de ta connaissance, hé hé !


mardi 21 octobre 2008

Yokaï et yureï

Lors de leur voyage au Japon, les Moun se sont retrouvés à deux reprises dans un cimetière.

La première fois, c'était à Tokyo, à l'issue d'une balade dans le parc de Ueno. Marchant un peu plus loin de la foule rassemblée sous les cerisiers en fleurs du parc, les Moun étaient arrivés jusqu'à Yanaka. Yanaka est un quartier très ancien de Tokyo, à mille lieux des clichés qu'on se fait de la grande métropole japonaise : on n'y trouve que des petites maisons, alignées devant de petits jardins tranquilles qui donnent à ce quartier un air de village. Imperceptiblement, en se baladant dans le quartier, on pénètre dans le grand cimetière de Yanaka qui n'est pas même entouré de grilles ou de murs et qui donne l'impression que les tombes jouxtent les habitations. Ce jour-là, les Moun ont marché près des tombes. Plutôt que des chrysanthèmes, ils pouvaient voir sur les tombeaux des bouteilles (pleines) de saké, des pièces de monnaie ou des petits jouets - autant d'offrandes faites aux morts. Au bout de quelques temps, la nuit s'est mise à tombée. C'était le soir déjà et l'obscurité est venue surprendre les Moun qui s'étaient perdus dans ce grand labyrinthe ne semblant pas avoir de sortie. Ils ont dû demander à plusieurs reprises leur chemin à des passants avant de parvenir à rejoindre une ligne de métro. Geisha Line n'avait pas peur. Mais c'était un petit peu troublant tout de même de se retrouver la nuit dans un cimetière si vaste. Et s'il y avait des fantômes derrière ces sotoba - ces grandes planches de bois gravées que l'on trouve près de la plupart des tombes ?
Des sotoba dans le cimetière de Yanaka, à Tokyo

La deuxième fois que les Moun se sont retrouvés parmi les tombes, c'était à Koyasan, dans le grand cimetière Okuno-in qui fait près de deux kilomètres de long. Ce cimetière réunit plus d'un millier de tombes, dont les plus anciennes sont recouvertes de mousse et enferment des samouraï d'une époque lointaine.
Le cimetière de Koyasan

Les Moun suivaient un groupe d'hommes japonais en costume qui eux-mêmes suivaient un guide s'arrêtant tous les cent mètres pour commenter le tombeau d'anciennes célébrités. Quittant ces hommes parfois un peu bruyants, les Moun se sont enfoncés dans le cimetière. C'était la journée, mais il faisait sombre sous les cèdres centenaires. Maître Moun, passant devant une tombe en ruine, a frissonné. Et si sous ces vieilles pierres était dissimulé un yokaï, venu de l'autre monde hanter les touristes étrangers ?
Le cimetière de Koysan

En vérité, durant ces promenades funéraires, nous n'avons vu aucun yokaï. Pourtant, les yokaï sont bien connus des Japonais et font partie de leur mythologie depuis des siècles. Les yokaï, véritables "apparitions ensorcelantes", sont des créatures surnaturelles qui peuplent les légendes. Comme les yureï - fantômes et spectres - et les oni - démons - ils prennent toutes sortes de formes et viennent inquiéter les vivants, imposant leur force maléfique. Les kappa, dont j'ai déjà parlé à l'occasion de ce dessin animé récemment sorti, sont des yokaï, tout comme les tanuki, ces blaireaux libidineux qu'on trouve à l'entrée de certains restaurants.

Un auteur de manga très célèbre au Japon (mais beaucoup moins en France), Shigeru Mizuki, a donné une place capitale dans ses albums à ces étranges yokaï. J'ai lu récemment le recueil de contes dessinés, 3 rue des mystères, publié aux éditions Cornélius. Shigeru Mizuki est né en 1922 et s'est mis tardivement au manga, après avoir perdu un bras pendant la seconde guerre mondiale.
Dans ces sept petites histoires, l'auteur donne vie à ces fameux yokaï, mêlant dans chacune de ses histoires le fantastique, l'horreur mais aussi la poésie et l'humour noir. Sans cesse la question de l'immortalité et de la vie après la mort revient avec obsession. Un ascenseur permet d'accéder à un monde parallèle où les fantômes de personnes mortes tragiquement viennent hanter celui qui n'a pas respecté leur corps, un démon-chat horrible vient attaquer un homme, ou encore un savant tente d'inventer un sérum d'immortalité... En quelques images, nous sommes plongés dans un autre univers, toujours surprenant, souvent effrayant. Shigeru Mizuki maîtrise parfaitement l'art de conter, dans des dessins dont le trait frôle parfois la caricature. Sous sa plume, le fantastique est un moyen d'approcher la connaissance de l'âme humaine et de se moquer de la vanité des hommes à prétendre à l'immortalité. Les monstres, les fantômes et les mauvais génies que sont les yokaï marquent le passage impossible, et pourtant obsédant, entre le monde des vivants et celui des morts. Comme dans l'histoire de ce jeune homme qui tombe amoureux d'une femme venant de l'Au-delà, le mangaka semble nous montrer que pour réussir à vivre sa vie ici-bas, il faut accepter que chacun reste à sa place - les vivants sur terre, les morts là-bas, dans leur monde à eux. Pourtant, cette frontière est indistincte et la proximité des morts dans le monde des vivants fait naître l'angoisse et le malaise.
Extrait du conte "L'ambroisie féline"
(histoire d'un chat 10 000 fois plus effrayant que notre Ninja, c'est dire !)

Ce manga m'a laissé tout chose, une fois le livre refermé. J'ai repensé à un recueil de nouvelles, pourtant dans un style très différent, que j'ai lu il y a déjà plusieurs semaines. Dans Dur, dur, l'auteur Banana Yoshimoto (née en 1964) raconte deux histoires dans lesquelles la mort est là aussi très présente.
La seconde nouvelle, très émouvante, est le récit d'une jeune fille perdant sa soeur, tombée dans le coma après une attaque cérébrale : les jours passants, il est évident que la soeur ne pourra revenir à la vie et, tout doucement, la famille doit accepter de débrancher les appareils et prononcer la mort clinique de la jeune femme. Le thème est très grave, mais le récit n'est jamais larmoyant et toujours pudique et sincère.
La première nouvelle est très différente, moins réaliste et frôlant le fantastique. La jeune narratrice est confrontée à des fantômes : celui d'une femme suicidée qui vient hanter la chambre de l'auberge dans laquelle elle passe la nuit, et surtout le souvenir spectral de la femme qu'elle a aimée et qui vient hanter sa mémoire. Vivants, morts, tout le monde se ressemble. Dans la petite auberge, l'hôtesse paraît considérer normal de fréquenter un fantôme. Quant à la narratrice, c'est l'épreuve de la séparation et l'acceptation de la mort de sa compagne qu'elle doit faire pour continuer à vivre.
En refermant ce petit livre, j'ai eu le même sentiment d'étrangeté qu'à la lecture du manga de Shigeru Mizuki : et si le monde des morts, celui des yokaï et des yureï, était là tout près, en parallèle de ce que nous appelons improprement la "réalité" ?

3 rue des mystères et autres histoires
Shigeru Mizuki
Éditions Cornelius
2006

Dur, dur
Banana Yoshimoto
Traduction : Dominique Palmé et Kyoko Sato
Titre original : Hard-Boiled / Hard-Luck
Rivages
2001 (1999 pour l'édition japonaise)