mardi 22 avril 2008

L'enfer des petites billes

Les premiers pas que mes maîtres, fraichement débarqués de leur France natale, ont fait à Tokyo ont été dans le quartier à proximité de leur hôtel, Ikebukuro. Il s'agit d'un quartier plutôt populaire, situé au nord-ouest de la ville. Errant un peu au hasard dans les rues, ils ont été attirés par des salles où les lumières et les bruits étaient bien plus vifs qu'ailleurs : les halls de pachinko. Qui n'est jamais entré dans une de ces salles remplies de bruits et de fureurs ne peut pas seulement imaginer l'ambiance qui y règne. Même après trois semaines au Japon, lorsque mes maîtres sont entrés une dernière fois dans un Pachinko, ils ont été aussi impressionnés qu'au premier jour.

Voici une petite vidéo de l'enfer vécu par Maître Moun qui a fait incursion dans une salle de Pachinko à Osaka pour pouvoir utiliser gracieusement les toilettes... Si vous avez déjà un mal de tête, abstenez-vous d'appuyer sur "lecture" !

video

Le pachinko est une sorte de mixte entre la machine à sous et le flipper. C'est un jeu très populaire dans tout le Japon, né après la Seconde Guerre mondiale, à Nagoya. Il y aurait aujourd'hui environ 15 000 salles de pachinko équipées de 2 millions de machines (sources Wikipedia). On a pu en effet constater que même dans les petites villes où nous sommes allés, comme à Yudanaka, dans la montagne, il y avait une salle de pachinko.

La règle du jeu paraît compliquée et on ne s'y ait pas essayé. Mais en fait, ce n'est pas si complexe. Tout se passe avec de petites billes métalliques qu'on achète au départ. Il s'agit de les insérer dans la machine qui est une sorte de tableau vertical. De l'autre main, on propulse la bille à travers un circuit planté de petits clous. Si trois symboles identiques sont obtenus, le joueur gagne d'autres billes et il peut continuer à jouer jusqu'à ce qu'il ait multiplié ses gains de départ... ou bien tout perdu. On peut trouver le récit plus détaillé des règles du jeu ici. Roland Barthes, dans L'Empire des signes, décrit précisément le jeu du pachinko. Il explique que tout se joue à partir de la force avec laquelle le joueur lance ses billes de départ et il compare le hall à "une ruche ou un atelier", comme si les joueurs étaient des travailleurs à la chaîne (page 44). Effectivement, il y a cette effervescence effreinée dans les salles de pachinko :
Les joueurs sont comme hypnotisés devant leur écran, solitaires et murés dans leur monde addictif, sans communiquer avec qui que ce soit. Quand on voit la quantité de petites billes amassées devant les joueurs, on peut imaginer qu'ils restent ainsi accrochés à leur machine pendant des heures. Il y a une folie incroyable, comme si les joueurs étaient possédés par le geste répétitif et le bruit obsédant des billes tombant. Le plus effarant était de voir qu'il y avait devant ces machines des gens de tout âge, principalement des hommes - mais pas seulement, les femmes s'y mettant aussi avec le même entrain. La plupart des joueurs regardaient à peine l'écran, faisant se succéder leurs gestes à une cadence infernale.
Le pachinko est un des tristes aspects du Japon. Que des gens aient trouvé ce moyen pour se détendre, c'est assez inimaginable, d'autant plus que le Japon est en même temps le pays des bains bouillonnants hyper relaxants et des jardins zen et raffinés. En fait, le pachinko est bien plus qu'un loisir. C'est un secteur essentiel de l'économie, presque aussi important en part de marché que celui des restaurants et du tourisme. Officiellement, les jeux d'argent sont interdits au Japon. Les gagnants, à la fin de la partie, échangent leurs billes contre des gains anodins comme du chocolat ou des gadgets. En fait, il y a derrière cette vitrine innocente une économie parallèle, puisqu'il est aisé d'échanger ces lots contre des sommes d'argent. En cela, le pachinko est secrètement lié aux réseaux de mafia des yakusa. Il est certain que le gouvernement ne peut ignorer ces pratiques... mais il semble préférer fermer les yeux.

Heureusement, même si on dit qu'un Japonais sur quatre s'adonnerait au pachinko, on ne peut pas réduire le peuple japonais à cette pratique addictive. Aucun des amis japonais que nous avons rencontré n'y joue et au contraire porte sur ce jeu un regard critique. Nous avons pu par ailleurs remarquer que dans les petites villes les halls de pachinko étaient généralement désaffectés, contrairement à ceux des grandes villes. Peut-être que le niveau de peuplement des salles de pachinko dépend de la santé mentale des habitants et du rythme que leur impose la vie citadine et professionnelle. Ainsi dans une ville comme Kyoto les halls de pachinko nous ont paru bien moins fréquentés.

Mes maîtres ont regardé ce jeu bizarre d'un regard étrange et étranger et n'ont pas voulu s'y coller. Ils ont préféré s'adonner à des jeux plus tranquilles. On trouve ainsi, à côté des machines à billes, des grands bacs de peluches qu'il faut réussir à attraper avec une poignet métallique. Les Français connaissent bien ces machines pour y avoir tous perdus quelques euros dans les fêtes foraines. D'ailleurs, cela n'y a pas manqué : Maître Moun y a dilapidé une pièce de 500 yen en moins d'un quart de minute, essayant en vain d'attraper un petit lapin... Du coup, il a été interdit de rejouer par sa tyrannique femme (tenant le porte-monnaie) ! Dommage, j'aurais bien aimé être copain avec un de ces nombreux lots en peluche !


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