jeudi 25 septembre 2008

Tu n'as rien vu à Hiroshima

Lorsque Geisha Line et Maître Moun sont arrivés à Hiroshima, c'était déjà la fin d'après-midi. Il y avait sur la ville un épais brouillard blanc et une fine pluie ne cessait de tomber. Le temps de traverser la ville en tramway pour se rendre jusqu'au ryokan y déposer les bagages, il était déjà 18 heures. Arrivés devant le musée de la bombe atomique, ils ont été avertis que l'entrée de celui-ci venait tout juste de fermer. Ils ont donc réouvert leur parapluie et marché jusqu'au Dôme de Genbaku. Ce grand bâtiment a été gardé en l'état depuis le 6 août 1945, comme un symbole de la bombe qui explosa ce jour-là sur la ville et la détruisit entièrement.
Près du Parc de la Paix, un monument était encore ouvert : le "Hiroshima National Peace Memorial Hall for the Atomic Bomb Victims", grand bâtiment réunissant des traces et des témoignages des victimes de la bombe. Le mémorial allait fermer ses portes, il fallait faire vite. Mais les Moun ont pris tout de même le temps de s'asseoir dans la dernière salle et de regarder sur l'écran les images et le récit de quelques survivants de la tragédie. Ces gens racontaient la journée du 6 août 1945. Il faisait si beau en ce jour d'été. Lorsqu'à 8h15, un immense éclat de lumière a rejailli dans le ciel, malgré leur surprise, ils ont trouvé ce spectacle magnifique. Mais aussitôt après, cela a été l'horreur : l'espace de quelques secondes, la ville était devenue un fracas de ruines, jonchée de cadavres et de personnes brûlées jusqu'aux os, et bientôt tout fut recouvert entièrement par les incendies.
Lorsque Geisha Line est ressortie du mémorial, il lui semblait qu'elle avait un peu de mal à respirer. Peut-on regarder sans fléchir l'horreur absolue ?
Le lendemain matin, il faisait un magnifique soleil sur Hiroshima. La ville était grouillante d'activité. Au-delà du parc de la Paix, les gens d'Hiroshima vivaient comme partout ailleurs, sans penser à ce qui s'était passé plus de soixante ans auparavant. Les Moun se sont dit qu'il aurait été dommage de ne pas profiter de ce grand soleil. Ils ont pris le tramway pour se rendre à l'embarcadère pour l'île de Miyajima. Tant pis pour le musée de la bombe. Au-revoir, Hiroshima...
Je n'ai pas vu grand chose d'Hiroshima. Mais ces quelques témoignages entendus dans le Memorial Hall, je n'ai pas pu les oublier. De retour en France, j'y repense encore. Sans doute est-ce pour cela que je me suis retrouvé récemment à lire deux mangas ayant pour thème l'explosion d'Hiroshima.
Le premier roman graphique est Gen d'Hiroshima, de Keiji Nakazawa. Cet auteur de manga est né en 1939 à Hiroshima. Il avait 6 ans lorsque la bombe a explosé. Il a survécu, mais a perdu son père, son frère cadet et sa soeur. Gen d'Hiroshima est le long récit, inspiré de sa biographie, des mois qui ont précédé la bombe (l'histoire commence en avril 1945) jusqu'aux mois et aux années qui l'ont suivie. On suit la vie du petit Gen qui, au fil des pages, gagne une étonnante maturité, luttant pour survivre malgré tout. La bande dessinée s'étale sur 10 tomes : le mangaka prend donc le temps de raconter en détail tout ce qu'il a vécu et tout dont il a été témoin. Dans le premier tome, la vie à Hiroshima est déjà dure : la nourriture manque et la famille Nakaoka a bien du mal à joindre les deux bouts. On se demande comment cela pourrait être pire. Et pourtant, le pire arrive. Le deuxième tome décrit l'explosion et les jours qui l'ont immédiatement suivie. Gen voit mourir son père, sa frère et sa soeur sous ses yeux, impuissant. Malgré sa générosité et son courage, il ne peut rien faire et voit par centaines les gens mourir autour de lui.
La
lecture de cette BD est difficile. Je n'ai lu que les deux premiers tomes et j'appréhende de continuer. Il y a une grande sincérité dans la narration de l'auteur. On sent que raconter - et raconter absolument tout - est pour lui une manière de réussir à dépasser le traumatisme. Raconter pour vivre, pour continuer à vivre malgré tout (on retrouve là le "sauf que" problématisé par Philippe Forest).
Au-delà de l'aspect de témoignage, cet ouvrage est une violente critique politique. Nakazawa est sans complaisance pour la politique de son pays. Il n'accuse jamais les Américains, mais affirme sans cesse la responsabilité des Japonais : le militarisme acharné de l'armée qui envoie ses enfants à la boucherie, la propagande du gouvernement qui traite les Coréens comme des sous-hommes et accuse les étrangers de tous les maux, l'aveuglement du peuple qui refuse d'accepter la défaite et développe des comportements égoïstes. Le père du petit Gen est profondément pacifiste. Sa mort clame l'échec de la paix.
Malgré l'horreur racontée, j'ai lu d'une traite le deuxième tome. Pourtant, il y a des faiblesses graphiques dans le dessin de Nakazawa. Le dessin est brut, sans recherche de style. Les portraits manquent de nuances, les attitudes des personnages sont parfois caricaturales. Par exemple, lorsque les héros pleurent, on lit "bouh bouh" dans une succession d'images, ce qui rend la narration peu subtile et quand même un peu démodée. Dans le premier tome, les enfants ne cessent de se battre ou de se faire battre et la violence des coups, répétée page après page, rend parfois pénible la lecture. Art Spiegelman, qui a préfacé la dernière édition, souligne ces faiblesses graphiques, tout en admirant la force et la magistralité de l'auteur. Il est certain que la célèbre bande dessinée Maus, sur les camps de concentration, a été fortement influencée par le récit de Gen d'Hiroshima.
Gen d'Hiroshima, extrait du tome 2

Malgré la catastrophe, les personnages tentent de survivre. « Soyez comme ce blé, fort, même si vous vous faites piétiner… », disait le père de Gen à ses enfants. Réussir à vivre malgré tout, c'est aussi le thème d'un album au style très différent : Le pays des cerisiers, de Fumiyo Kouno.
Cette auteur, née en 1964 à Hiroshima, n'a pas connu la bombe. Son récit est donc une fiction et non une autobiographie. Il débute par l'histoire de Minami, une jeune femme qui a survécu à l'explosion, mais a perdu une partie de sa famille. Nous sommes en 1955. La ville et les habitants se reconstruisent. Une histoire d'amour s'ébauche pour la jeune fille... mais bientôt la maladie la rattrape. La deuxième partie de l'album se déroule plus de trente ans plus tard, à Tokyo. Au fil des pages, nous comprenons la parenté de l'héroïne avec la jeune Minami. Des années plus tard, la bombe continue de laisser des traces dans la vie familiale, chez les hibakusha (les victimes de la bombe) et leurs descendants...
Inutile d'en raconter plus... Ce qui fait la beauté de cet album n'est pas son histoire, mais son style, tout en délicatesse. Le dessin est fin, très féminin, presque naïf comme dans une bande dessinée pour petites filles. Il y a beaucoup de vie dans les jolis visages des personnages, à l'image du dessin à l'aquarelle de la couverture.
Le pays des cerisiers
La légèreté du dessin vient contraster la gravité du récit. L'horreur n'est pas dessinée avec brutalité, comme chez Nakazawa. La souffrance est suggérée avec pudeur, presque à demi-mot. Ainsi, lorsque la jeune héroïne meurt, le blanc et le vide viennent envahir la page, comme si l'absence et le silence étaient la meilleure représentation de la mort.
"Tu n'as rien vu à Hiroshima", dit un des personnages de ce film énigmatique de Marguerite Duras, Hiroshima mon amour. Non, je n'ai rien vu à Hiroshima. Mais heureusement qu'il y a des artistes pour raconter et permettre la mémoire... et aussi l'espoir, à l'image des grues de papier de la petite Sadako.

Gen d'Hiroshima
Keiji NAKAZAWA
Vertige Graphic
2003-2007 (pour l'édition actuelle)
Publié à partir de 1973
10 tomes (soit 2700 pages !)

Le Pays des cerisiers
Fumiyo Kouno
Kana 2004 au Japon - 2006 en France

mardi 23 septembre 2008

Les antiques pendouilles

Pour son anniversaire, Maître Moun a été bien gâté par son beau-papa et sa belle-maman, grands amateurs d'antiquités, puisqu'il a eu en cadeau ceci :

Qu'est-ce que c'est ? Tiens, j'aimerais bien vous faire deviner, aimables lecteurs. Mais ce blog est un site sérieux et on ne va pas perdre de temps en futilités ludiques. Certes, on y trouve des chats volants et des moutons qui se piquent la patte, mais bon, ce ne sont que des moments d'égarements qui ne se reproduiront pas (si, si !)...

Bref, l'objet ci-dessus vient du Japon et ce nomme "inrô". Il s'agit d'une petite boite de forme ovoïde ou cylindrique, qui s'ouvre aisément pour laisser apparaître plusieurs compartiments imbriqués les uns dans les autres. Cet objet typique japonais est apparu au XVIe siècle. Il était porté par les samouraï qui les suspendaient à leur ceinture. En effet, les kimonos n'ayant pas de poche, il y a toujours eu dans les habits traditionnels japonais des "sagemono", c'est-à-dire littéralement des objets pendants suspendus à la ceinture (au obi).
A l'origine, l'inrô était une boîte ("in") à cachet ("rô"). Il faut en effet savoir qu'au Japon il n'est pas d'usage de signer les documents officiels comme chez nous : on y appose plutôt son sceau, c'est-à-dire qu'on tamponne l'inscription de son nom avec un petit cachet que l'on s'est fait graver personnellement. La couleur de l'encre est rouge vermillon. Bref, il y a plusieurs siècles les hommes mettaient leur cachet dans leur "inrô". Mais au fil du temps, cette jolie boîte, généralement fabriquée en bois, mais parfois aussi en cuir, en ivoire ou en céramique, a servi à transporter des herbes médicinales. En d'autres termes, l'inrô est devenu une boite à pilules, portée sur le kimono grâce à l'accroche d'une corde de soie.


Je ne sais pas de quand date cet inrô-là. Milieu ou fin du XIXe siècle ? Il semble qu'après 1850, les inrô se sont faits de plus en plus rares, étant donné que les hommes d'affaires se sont mis à porter des costumes occidentaux avec des poches, ce qui rendaient caducs le port des sagemonos. Bien qu'un peu effacé, on peut voir sur la face de la boite laquée le dessin d'un paysage d'inspiration japonaise - une montagne et des arbres. C'est un magnifique objet qui a plaît beaucoup aux Moun.

Il reste maintenant à faire le tour des antiquaires pour trouver l'accessoire qui va avec le inrô : le netsuké. Il s'agit d'un joli objet sculpté placé au-dessus de l'obi qui sert à maintenir le sagemono, un peu comme le ferait un taquet. Il peut représenter un petit animal, un personnage de la vie courante ou même un être mythologique comme le kappa. Évidemment, à l'époque, ces objets accrochés à la taille n'étaient pas seulement utilitaires. C'était aussi des marques de fortune et d'appartenance sociale. Peut-être bien un petit peu comme les téléphones portables d'aujourd'hui, non ?

En tout cas, Maître Moun, non, tu n'es pas autorisé à mettre des tic-tac dans ton nouvel inrô ! Ni non plus à te prendre pour un samouraï et à sortir prétentieusement ton inrô !

lundi 22 septembre 2008

Les Paddy's Arward

Même Arte désormais se met à la Star Academy et demande à ses téléspectateurs de taper sur leur téléphone pour élire le meilleur dramaturge européen (et c'est Shakespeare qui a gagné, of course !). Alors je peux bien moi aussi organiser sur mon blog une distribution de prix. Rassurez-vous, vous n'aurez pas à sortir votre téléphone et à payer une fortune en SMS. J'ai déjà voté pour vous !

Alors, tun-tunnnnnnnnnn (musique officielle des Paddy's Arward !) !
Tout d'abord, j'ai l'honneur d'attribuer le Mouton d'Or à l'équipe Mout-Cout dont les membres, sur l'impulsion de la dernière lubie de Geisha Line, se sont transformés tout le week-end en ouvrières chinoises clandestines et ont réalisé des travaux de couture de toute beauté. L'équipe Mout-Cout, c'est Geisha Line, commandante en chef, qui a donné les ordres et piqué à la machine, accompagnée de Mamicha, conseillère technique et Maître Moun, conseiller ergonomique aidant à l'implémentation.

Chers lecteurs représentants de la gente masculine, vous vous figurez sûrement que la couture est un truc de filles, donc (ne mentez pas, je vous entends penser d'ici !) une activité de frêle mauviette. Que nenni ! Il en faut du courage face à cette bête à aiguille qu'est une machine à coudre. La preuve, c'est que lorsque Mamicha a sorti sa vieille machine à coudre, l'a dépoussiérée, et l'a installée sur la table de la salle à manger, j'ai bien failli me faire piquer la patte :

Pire encore, quand j'ai vu qui a voulu se mettre au commande devant la machine, j'ai tremblé de tout mon corps. Regardez donc la chose édentée qui se trouve en bas, sur la chaise !


Heureusement Mina-le-ninja avait d'autres chats à fouetter et a laissé Geisha Line tranquille. Celle-ci a donc pu suivre sa première leçon de couture. Elle a appris des tas de termes techniques qui lui ont bien plu (Geisha Line adore les mots compliqués) - surfilage, fusette, point d'arrêt, surpiqûre, biais... et j'en passe -, mais a surtout retenu la leçon numéro 1 de sa Mamicha. Je cite ces paroles d'une grande sagesse : "Surtout, il ne faut pas vouloir trop bien faire, sinon on avance pas !" Croyez-moi, cette leçon-là n'est pas tombée dans l'oreille d'une sourde !

Bref, après avoir appris les bases, Geisha Line s'est tout de suite lancé dans la réalisation d'un premier essai. Comme la maxime fétiche de Geisha Line, c'est "Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué", elle a choisi d'emblée un truc pas si facile à faire : un sac en toile réversible, avec pour seul modèle l'idée qu'elle avait en tête.
Quelques heures plus tard, cela a donné ceci :
Ci-dessus le recto, et ci-dessous le verso :

C'est sympa d'avoir pensé à moi pour la poche spéciale "transport de mouton en peluche" ! Quant au tissu, je tiens à signaler qu'il a été retrouvé dans une vieille armoire et qu'il est d'époque (de l'époque où Mamicha portait des jupes psychédéliques et vivait avec Papicha dans un appartement où les meubles étaient oranges et la cuisine tout en formica...).
Après ça, on ne pouvait plus arrêter Geisha Line, si bien que désormais il va falloir l'appeler la Piqueuse folle ! Elle voulait réaliser des accessoires pour accompagner son super sac à Eee-PC. Cette jolie b-eee-sace a été fabriquée par Syven et troquée contre un livre :(Pour plus de photos de cette superbe b-eee-sace, voir cette page sur le site de Syven.)

Geisha Line a donc exploité les chutes de tissu et s'est inspirée du modèle de la "trousse ultra simple" qui tourne en ce moment sur le net pour fabriquer ceci :

J'ai d'emblée décidé que ce ne serait point une trousse pour mettre des crayons, mais un sac de couchage pour mouton en peluche :

A gauche, il s'agit du modèle de "sotonaka", assorti dans les mêmes coordonnés. Le porte-portable devrait toutefois se transformer en porte-i-pod, parce que la pochette est légèrement plus étroite que prévue.

Bref, ne trouvez-vous pas que ce premier prix est bien mérité ?

Dans un genre tout à fait différent, je décerne maintenant le prix du Mouton d'Argent à Mina, alias le Chat Volant. Tous les soirs, mes maîtres entraînent leur chat au championnat du monde de saut en hauteur. Au prix d'un entraînement intensif (dont les voisins se souviennent je suppose), Mina a réussi cet exploit hautement impressionnant : voler sans filet ni aide extérieure à plus d'un mètre du sol. Ce n'est pas la première fois, mais ce qui est exceptionnel c'est qu'un cliché a pu être pris :

Je vous jure que cette photo a été réalisée SANS AUCUN TRUCAGE ! Sur la demande de Maître Moun, nous avons seulement flouté tout ce qui entoure le chat (Maître Moun préfère préserver son anonymat). Un petit zoom pour que vous puissiez visualiser mieux le phénomène de lévitation féline :Newton n'a qu'à aller se rhabiller avec sa loi sur la gravitation universelle : les corps lancés dans le vide ne retombent pas nécessairement !

Enfin, soyons complètement narcissique et prétentieux pour le troisième prix. J'accorde le Mouton de Bronze à... mon blog ! Comment ça, j'exagère ? Je ne fais pourtant qu'interpréter la déclaration d'amour gentiment faite par Olala :

Au fait, si vous aimez manger comme moi, allez faire un tour sur son blog qui est rempli de recettes gourmandes bien alléchantes !
La règle voudrait que je décerne ce prix à mon tour à 7 autres personnes. Mais bon, j'ai toujours eu tendance à casser les chaînes, ne m'en voulez pas... Mais je voulais quand même en profiter pour mettre en lien une de mes lectrices du Japon, Baiya, qui donne pleins d'infos et d'anecdotes sur Nagoya en français. Coucou Baiya, merci de m'avoir "linké" !

jeudi 18 septembre 2008

Trampoline sur le lit

Chers collègues de Maître Moun,

Vous vous demandez peut-être pourquoi le Moun a l'air fatigué le matin quand il arrive au bureau et pourquoi il a de grosses cernes sous les yeux... La réponse est simple et est toute entière contenue dans cette vidéo trouvée sur le net :


A la maison, c'est tout pareil, chaque matin à partir de 6h30 (samedi et dimanche compris). Il suffirait de dessiner des rayures tigrées sur le chat de ce film imaginé par l'anglais Simon Tofield, et on aurait l'exact portrait du ninja.
Alors, s'il vous plaît, un peu de compassion lorsque vous croisez Maître Moun. Vous savez désormais combien son quotidien domestique est un calvaire...

PS : Pour savoir comment ça se passe quand mes maîtres regardent la télévision ou ce qui arrive lorsqu'ils oublient le chat derrière la porte, je vous conseille de regarder les autres vidéos de la série, sur Youtube.

mercredi 17 septembre 2008

Un bon Coo

Dimanche dernier, les Moun sont sortis de leur antre pour aller au cinéma. En règle générale, c'est toujours Geisha Line qui choisit les films ou les spectacles et qui oblige son mari à la suivre. Geisha Line aime bien les films un peu intellos dont personne n'a jamais entendu parler et qui ne passent qu'en VO dans de tous petits cinémas d'art et d'essai. Maître Moun n'a pas trop les mêmes goûts, mais bon, il n'a pas le choix. Alors le lundi midi à la cantine, quand ses collègues racontent que le dernier Batman était trop génial avec de mégas effets spéciaux, il se ramasse un peu dans son siège et n'avoue que sur la torture que lui, ce week-end, il n'a pas vu le film n°1 au box office américain, mais un obscur film afghan, sous-titré et en noir et blanc, qui n'est sorti que dans une seule salle, mais qui a remporté quand même le prix du festival de films intimistes de Triffouille-plage.

Bref, dimanche dernier, Geisha Line avait trouvé un film un peu de ce genre, qui avait l'air vraiment bien : un film allemand, avec un titre anglais, mais se passant au Japon. Cherry Blossoms, ça s'appelait. En gros, un film sur le deuil et les maladies incurables... je vous raconte pas combien Maître Moun était ravi !

Sauf qu'arrivés au cinéma, les Moun ont appris qu'il ne restait plus de place pour Cherry Blossoms. "Comme c'est dommage !", a dit Maître Moun sans dissimuler un sourire de soulagement. Il n'y avait qu'un film commençant à peu près à la même heure et que les Moun n'avaient pas déjà vu : Un été avec Coo. Geisha Line s'est exclamée : "Mais c'est un dessin animé pour les enfants !" Mais Maître Moun a insisté et, quelques minutes plus tard, ils se sont retrouvés dans une salle de cinéma rempli d'enfants. Ils se sont discrètement glissés à côté d'un gamin, histoire de faire croire qu'eux, les grands adultes, ne venaient pas tous seuls voir ce genre de film.


Un été avec Coo est un dessin animé de Keiichi Hara, sorti l'été dernier au Japon. Adapté d'une série de romans pour la jeunesse de l'écrivain Masao Kogure (assez peu connu apparemment), il conte l'histoire d'un petit garçon, nommé Koichi, qui trouve dans le lit d'une rivière asséchée un étrange petit animal. Il s'agit en fait d'un kappa, créature de la mythologie japonaise, ressemblant un petit peu à une tortue, mais doté de pouvoirs magiques, dont celui de parler exactement comme les humains. Toute la famille du petit garçon adopte la créature et la surnomme Coo. Le petit Coo, qui est bien mignon avec sa touffe de cheveux ébouriffés et sa petite carapace, s'intègre bien à la famille. Mais le secret de la famille ne tarde pas à se savoir et bientôt le Japon entier est au courant qu'un kappa a été découvert. Face à l'assaut médiatique, c'est la fin de la tranquillité pour Coo et ses amis...

Le dessin est joli, plein de couleurs, à l'image de l'été rempli de soleil et de verdure qui est représenté. L'univers mis en scène est très réaliste : il s'agit de celui d'une famille type dans le Japon contemporain. Nous sommes très loin de la fantaisie des anime de Miyazaki. Mais tout l'intérêt du film est justement d'avoir projeté dans ce quotidien banal une créature fantastique, tout droit sortie du folklore traditionnel. Cette confrontation permet de revisiter le personnage du kappa, inconnu des Français, mais bien ancré dans l'imaginaire nippon. C'est un peu l'histoire de E.T., sauf que les scénaristes japonais n'ont pas eu à puiser dans la science-fiction et ont simplement tiré le fil d'une légende existante.

Car les kappa existent ! Enfin, ils existent dans la mythologie, au même titre que les sirènes ou les elfes des légendes européennes... Un kappa est un génie de l'eau, vivant dans les rivières. Il ressemble à une tortue, mais a un bec et n'est pas plus grand qu'un singe. Le sommet de son crâne est en creux, afin d'y déposer du liquide dont il tire sa force vitale. Le film reprend plusieurs traits de caractère de la mythologie : comme tous les kappas, Coo parle parfaitement japonais, adore les concombres (d'où le nom de "kappa maki" pour les maki aux concombres) et a un vrai talent pour mener des combats de sumo. Il a également la même tendance à laisser échapper des gaz... ce qui a bien fait rire tous les enfants réunis dans la salle de cinéma ! Cependant, dans la mythologie, les kappas ne sont pas aussi gentils que le petit Coo. Ce sont avant tout des créatures maléfiques. Dans le film, le kappa adore le poisson cru... mais en fait ce sont les enfants que les kappas aiment dévorer ! La légende dit même que les kappas attirent les enfants en leur aspirant les organes par l'anus. On voit bien que la légende a été adoucie et rendue plus lisse par rapport aux versions traditionnelles. Il en est de même avec nos bons vieux contes (qui sait encore aujourd'hui que le Petit Chaperon rouge, dans ses versions initiales, buvait le sang de sa Mère-Grand avant de se faire dévorer à son tour par le méchant loup ?). Un été avec Coo est un bel exemple de réappropriation du folklore japonais et de son interprétation dans des problématiques modernes - la critique de l'omniprésence des médias, l'aspiration écologique à la préservation de la nature, le respect des différences...

Une illustration ancienne d'un kappa de la mythologie
Toriyama Sekien (1712, †1788) (
lien de l'image)

Mes maîtres ont passé un bon moment avec Coo et, en sortant du cinéma, avaient même envie de retourner au Japon pour randonner près des rivières dans l'espoir de trouver eux aussi un petit kappa. Un film qui devrait plaire aux enfants - mais pas trop jeunes : il y a quelques scènes tristes, à tel point que la petite fille devant moi a fini en pleurs dans les bras de son papa et sa maman.


Un été avec Coo
Studio : Dentsu Inc.
Réalisateur : Keiichi Hara
Scénaristes : Masao Kogure, Keiichi Hara
Sortie en France : 2008
Sortie au Japon : 2007