lundi 1 septembre 2008

Et pourtant

Monde de rosée
c'est un monde de rosée
et pourtant pourtant

C'est sur ce haïku du poète japonais Issa que s'ouvre le livre de Philippe Forest intitulé Sarinagara. Dès les premières pages, l'écrivain annonce que son roman ne sera rien d'autre que l'illustration du redoublement de cet intriguant dernier mot : "cependant"... "sarinagara" en japonais. Le monde est éphémère comme la rosée qui, au petit matin, vient se déposer à la surface des fleurs. Nous le savons tous. Pourtant... pourtant, même si tout passe et rien ne dure, il y a bien quelque chose qui subsiste et qui dépasse le temps, s'inscrivant dans une durée éternelle. Quelque chose qui ressemble à la beauté de quelques vers calligraphiés dans le cahier d'un poète, à la vérité d'un roman qui entend retranscrire le monde dans sa douleur, ou encore à la gravité de l'image que le photographe a arrêté sous son objectif.
Le roman de Philippe Forest est traversé par cette recherche intellectuelle de ce "quelque chose" qui tient dans un adverbe évoquant la contradiction. Mais il est en même temps d'une grande limpidité, offrant une vision sensible du Japon et de son image fantasmée. La preuve, c'est que j'ai lu ce livre d'une traite, de façon presque aussi haletante que j'aurais pu lire un roman d'aventures.

Philippe Forest, écrivain né en 1962 et aujourd'hui professeur de littérature, qualifie d'emblée son livre de "roman". Et pourtant, difficile en vérité de le ranger dans un genre particulier. Il prend d'abord l'apparence d'un essai, tant littéraire qu'historique : Forest retrace en effet la biographie de trois grands artistes japonais - le poète Kobayashi Issa (1763-1827), grand maître du haïku ; le romancier Natsume Sôseki (1867-1916), connu pour être l'inventeur du roman japonais moderne ; et le photographe Yamahata Yosuke (1917-1966), qui photographia les victimes et les ruines de Nagasaki quelques heures après l'explosion atomique. Au coeur de ces trois vies, à la fois réelles et réinventées, se croise une quatrième : celle de l'auteur qui intervient pour évoquer quelques épisodes de sa vie, tour à tour à Paris, Tokyo, Kyoto et Kobe. Autofiction ou autobiographie ? C'est avec beaucoup d'émotion mais aussi de pudeur que Philippe Forest raconte l'événement qui a bouleversé sa vie, mais peut-être aussi fait naître son écriture : la mort d'un cancer de sa fille, âgée de quatre ans.

Ce qui fait l'unité de ce livre, plus proche du poème que du roman, est le Japon à l'horizon duquel est évoquée, sous quatre formes différentes, l'épreuve la plus douloureuse qui soit - celle de la mort d'un enfant. Issa et Sôseki ont en effet tous deux vus mourir un de leurs enfants. Quant à Yamahata Yosuke, au lendemain de l'explosion de Nagasaki, il a immortalisé dans un cliché bouleversant la lueur de vie d'un bébé accroché au sein de sa mère. La mère survivra à l'enfant qui, lui, succombera rapidement à ses blessures.
Photographie de Yamahata Yosuke,
prise le 11 août 1945, à Nagasaki.


Comment peut-on assister en témoin à l'horreur - les corps carbonisés, les cadavres entassés, la ville transformée en ruines en l'espace de quelques secondes - et, malgré tout, survivre, c'est-à-dire continuer à vivre malgré tout ? Comment est-ce possible ? Comment est-ce supportable ? Telle est la question à laquelle s'accroche Philippe Forest à travers les portraits qu'il dessine des trois artistes et de son expérience japonaise. "Survivre est l'épreuve et l'énigme" (page 345, éd. Folio). Mystère insondable des survivants (je pense au témoigne de Semprun sur son retour des camps de concentration). Tout est néant et pourtant, pourtant, la vie, quand même, l'emporte sur la mort.

Si j'en crois certains critiques, il paraît que Philippe Forest fait des erreurs et se trompe à plusieurs reprises lorsqu'il parle du Japon et fait des commentaires sur la langue japonaise. Je ne sais pas, mais qu'importe. Il ne s'agit pas d'un essai sur le Japon et encore moins d'un ouvrage académique sur les grands écrivains nippons. Peut-être est-ce en cela que ce livre est un roman : il y a dans ces évocations de grandes figures historiques une part de rêve et d'invention. Ce qui compte, c'est la vérité des sentiments transcrits, la sincérité avec laquelle l'écrivain parvient à surpasser sa douleur pour en faire un livre. Parfois, il paraît y avoir chez Forest une obsédante recherche du sens : son désir de trouver partout dans la nature des symboles et des transfigurations de sa souffrance peut paraître désespéré. Et pourtant, pourtant... C'est justement dans ce désir sans fin de sens, dans cette lutte contre l'absurdité du monde, que réside la force de ce livre qui m'a éminemment touché.


Extrait :
"On se trompe toujours sur le Japon, non parce qu'il y aurait - comme le prétendent les faux experts dont ils font commerce - un secret japonais à élucider mais précisément parce qu'un tel secret n'existe pas. Le fond de l'affaire est très trivial. Une seule chose est à comprendre, aussi bête qu'une maxime ou un proverbe : là-bas, c'est comme ailleurs et partout, c'est pareil. Dans sa langue plus choisie, un philosophe écrirait que dans toute existence humaine - quels que soient l'époque et le lieu où cette existence se déroule - l'expérience de vivre fait s'ouvrir le même abîme et que sur le bord de cette abîme identique, les civilisations avec leurs cortèges de croyances viennent seulement disposer le décor au fond indifférent de leurs vérités vaines et variables. Mais tout est toujours beaucoup plus simple que ne le disent les philosophes. Sur les Japonais, n'importe qui en sait plus long que Heidegger : ils sont comme nous, et c'est tout, ils naissent, ils vivent, ils meurent, comme nous, ils passent d'un néant à l'autre, en essayant de sauver ce qui peut l'être du magnifique désastre d'exister et, comme nous, il arrive parfois que quelques-uns y parviennent."(page 222, édition Folio).


Sarinagara
Philippe Forest
Gallimard
2004
Paru en Folio en 2006

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