jeudi 19 mars 2009

La brume du petit matin

Hiroshige - Sur la route du Tokaido
11e station : Mishima

C'est le petit matin. La brume froide et humide entoure le paysage dans un sommeil silencieux. Les voyageurs semblent sortir de nulle part. La montagne et le torii dorment dans le matin presque transparent. L'atmosphère est féérique avec ces ombres qui, au loin, se détachent.
Le voyageur installé dans la logette (le kago) portée par deux porteurs est assoupi sous son chapeau. Il ne veut pas voir le jour qui se lève et en profite pour continuer sa nuit, tout comme son camarade monté sur le cheval.

Le Japon en ombres chinoises. Cette estampe est magnifique. Je l'ai mise en fond d'écran.

vendredi 13 mars 2009

Le mont Fuji rêvé

Hier, c'était le jeudi. Et le jeudi, c'est normalement ballade sur la route de Tokaido. Mais ce matin je me suis soudain rendu compte que j'avais complètement oublié notre rendez-vous ! (Voilà, c'est ça de jouer les moutons mondains à l'inauguration du salon du livre...)

Et pourtant, l'étape du jour n'est pas n'importe laquelle. Peut-être la plus importante de toutes : Hakone.
Il y a un an, quasiment jour pour jour, le 1er avril 2008, nous étions exactement à l'endroit où Hiroshige nous mène aujourd'hui. Depuis Tokyo, nous avons pris pour la première fois le shinkansen, puis lebus. Vers midi, nous sommes arrivés à Moto-Hakone. Il faisait un temps magnifique : un printemps vif et ensoleillé. J'étais fébrile. Depuis le matin, je me répétais : "je vais voir le mont Fuji, je vais voir le mont Fuji". Enfin.
Nous avons déposé les sacs au ryokan, puis nous avons emprunté un petit chemin dans la montagne. Nous avons un peu marché... Et tout à coup, au détour de la route, Fuji-san est apparu. Immaculé, majestueux, pointant insolemment vers l'infinité bleutée du ciel.
Là, devant le mont Fuji, Geisha Line et Maître Moun se sont embrassés. C'était le 1er avril - non pas le jour des farces, mais celui de leur anniversaire de mariage. Pour cadeau, ils avaient devant eux le plus célèbre des monts d'extrême Orient. Rien que ça !
Nous avons continué de marché sur le chemin, traversant une belle forêt de cèdres presque aussi magnifiques que ceux du pays de Maître Moun.
A un endroit, nous avons vu un panneau. Etait-ce marqué en anglais ? Je ne sais plus, mais en tout cas c'est à cet endroit précis que j'ai entendu parler pour la première fois de la route de Tokaido allant de Tokyo à Kyoto. Nous avons regardé la route qui partait dans la direction du panneau. Nous avons hésité, avons failli la suivre, puis finalement nous sommes revenus sur notre route initiale. Nous nous sommes dit : un jour, peut-être, pourquoi ne pas revenir emprunter cette route du début à la fin ?
Puis le chemin est devenu goudronné, et nous sommes arrivés dans le village, au pied du lac Ashino-ko. Il y avait ce grand lac bleu, et au loin le mont Fuji. C'était beau. Pourtant, j'étais déçu. "Où est le reflet du mont Fuji dans l'eau ?", ai-je demandé en ralant devant le bateau de pirates à touristes qui passait sur le lac. "Et pourquoi le sommet du Fuji-san n'est-il pas plus harmonieusement pointu ?", ai-je ajouté, avant de me plaindre des couleurs qui non, décidément, n'avaient rien à voir avec les estampes d'Hiroshige et Hokusaï.
Je l'avoue : je préférais le Fuji des maîtres de l'estampe au Fuji réel. L'art plus fort, plus grand, plus beau que la réalité.
Ce soir, je regarde l'estampe d'Hiroshige à la 10e étape de mon voyage imaginaire. J'étais là bas il y a un an. Mais cela n'a rien à voir avec ce que j'ai vu. Quelle est cette pente vertigineuse qui tombe dans le lac ? Que sont ces monts grisés sur lequel vient rebondir le paysage ? Quel est ce vert magnifique qui vient contraster avec le bleu profond ?
Je n'ai rien vu de tout cela. Et Hiroshige n'a probablement rien vu lui non plus. Ceux qui pensent que l'art est une imitation de la nature sont des sots. L'art est une transfiguration de nos rêves et nulle autre chose.
Hiroshige - Sur la route du Tokaido
10e relais : Hakone
"Vue du lac" (Kosui zu)


"Personne ne peignait mieux que Wang-Fô les montagnes sortant du brouillard, les lacs avec des vols de libellules, et les grandes houles du Pacifique vues des côtes. On disait que ses images saintes exauçaient d'emblée les prières ; quand il peignait un cheval, il fallait toujours qu'il le montrât attaché à un piquet ou tenu par une bride, sans quoi le cheval s'échappait au grand galop du tableau pour ne plus revenir. Les voleurs n'osaient pas entrer chez les gens pour qui Wang-Fô avait peint un chien de garde."
Marguerite Yourcenar, Comment Wang-Fô fut sauvé, Gallimard, Folio Cadet, illustrations de Georges Lemoine.

mercredi 11 mars 2009

Bento made in Paris

Le week-end dernier, mes maîtres ont calé dans leur apprentissage de la nourriture coréenne pour se laisser séduire à nouveau par leurs premières amours : la cuisine japonaise.

Sous la houlette de Maître Moun - que les fidèles lecteurs de ce blog vont finir par prendre pour un ventre fait homme - mes maîtres se sont rendus samedi dans leur rue favorite : rue sainte Anne, of course ! Pas de grand restaurant cette fois-ci, mais un simple traiteur-épicerie : Juji-ya, qui se trouve en face de l'épicerie coréenne. Simple, mais sans nul autre équivalent ! Maître Moun et son épouse ont commandé chacun un bento, en choisissant le contenu de leur assiette. Le menu leur a été présenté dans un plat compartimenté. En l'espace de quelques instants, devant leurs beignets de crevettes, leurs salsifis à la japonaise et leur salade à la sauce sésame,ils se sont crus à 5 000 km de là... le tout pour à peine plus de 18 € pour deux !
La preuve en images :


Bon, à un moment donné, la serveuse, qui devait s'ennuyer à la caisse, a appuyé sur le bouton de la télécommande de la télé et tout à coup des voix nasillardes de R'nB à la française se sont mises à retentir dans le snack. Cela a un peu cassé le charme, je le reconnais. Mais, ne soyons pas méprisant envers nos compatriotes chanteurs !

La partie restaurant de ce traiteur est assez petite. Mais l'intérêt de cette boutique est qu'elle fait aussi épicerie japonaise. Le ventre plein, Maître Moun a donc pu faire ses petites emplettes, restant une heure devant chaque produit (pire qu'une fille dans un magasin de vêtements, c'est dire !). Bref, il a acheté divers produits, dont un long radis (daikon) qui a eu le privilège de partir ensuite se promener dans tout Paris avec nous (quelle idée de faire ses courses avant de partir en balade !).

Le lendemain, Maître Moun s'est de nouveau enfermé dans sa cuisine et il nous a concocté ceci :

Le truc marron à côté du mouton, ce sont des haricots rouges... qui ont le goût de châtaigne !

Cette fois-ci, il y avait autour des crevettes de la vraie chapelure japonaise... et oui, ça a bien fait toute la différence. La chapelure française n'a rien à avoir avec son homologue nippon, qu'on se le dise !

PS pour Baiya : je me suis en effet trompé dans ma précédente entrée. Ce ne sont pas pour confectionner les tempura qu'on utilise la chapelure ! Pffff, s'il en fallait une, voici la preuve que l'auteur de ce blog, pauvre mouton culinairement inculte, n'est pas le cuisinier de la maison... loin s'en faut !


Juji-ya
46 rue sainte Anne
75001 Paris
Tel : 01 42 86 02 22
Ouvert 7j/7, 10h-22h


jeudi 5 mars 2009

Passage à gué

Hiroshige - Sur la route du Tokaido
9e station : Odawara
"Le fleuve Sakawa" (Sakawa-gawa)

Sur la route du Tokaido, encore un fleuve. Mais cette fois-ci, pas de pont. Pour passer de l'autre côté du fleuve Sakawa, il faut traverser à gué. Cela veut dire tremper ses jambes dans l'eau froide, s'enfoncer dans le sable par endroits et arriver trempé du côté de la montagne.
Il vaut mieux être né chef. Au moins, on reste au sec.

Finalement, c'est une belle métaphore de la vie en société.

The ford at Sakawa-Nagawa, par Felice Beato.
Photo colorée à la main, entre 1863 et 1885.
Source:
New York Public Library, The Ford at Sakawa-Nagawa, 21 juin 2006.
Via Wikipedia.

Expériences culinaires

Voilà longtemps qu'on n'a pas parlé sérieusement sur ce blog ! En ce moment, comme mes maîtres (enfin, surtout ma maîtresse adorée) bossent comme des dingues, ils n'ont pas trop le temps de se consacrer aux nourritures spirituelles... en revanche, ils gardent quand même des petits moments pour rendre grâce aux nourritures terrestres !

Voici donc deux expériences culinaires récentes à partager avec vous...

Tout d'abord, puisque dans un mois on s'envole pour la Corée (et qu'on n'a quasiment rien encore préparé, mais bon...), il nous fallait goûter à la cuisine coréenne. Depuis le temps qu'on entend dire que la cuisine coréenne est un super bonne, il fallait tenter l'expérience.
Direction la rue sainte Anne où, finalement, il n'y a pas que des Coréens ! Après un petit tour vers la minuscule épicerie coréenne Ace Mart (63 rue sainte Anne), nous avons tourné dans une petite rue, la rue Louvois, pour nous rendre au restaurant Hang-A-li. En fait, on n'avait pas prévu d'aller dans ce restaurant, mais dans un autre pas très loin (ZenZoo). Mais à 19h15, c'était déjà complet ! Donc on est entré dans ce petit restaurant dans lequel il n'y avait que des Asiatiques (c'était bon signe !).

On savait que la cuisine coréenne était différente de la cuisine japonaise. C'est vrai : ça n'a rien à voir ! La carte du restaurant nous a facilité la tâche, car bien sûr tout était écrit en français et, surtout, il y avait des petites étoiles pour signaler les plats épicés. Comme mes maîtres ne sont pas courageux pour deux sous, ils ont soigneusement évité les plats piquants et Geisha Line s'est décidée pour un barbecue (de viande de boeuf) qui a cuit devant elle :
...et Maître Moun pour une soupe de poulpe, accompagné de tout un tas de petits plats :

Comment c'était ? Hé bien, c'était la découverte d'une cuisine totalement inconnue. Ce n'est pas que mes maîtres n'ont pas aimé... mais ils n'ont pas adoré non plus. Sans doute faut-il que leur palais s'habitue à ses nouvelles saveurs.

En revanche, à un moment donné, alors que l'instant d'avant il mangeait tranquillement, Maître Moun est devenu soudain tout rouge. Il a posé sa baguette et s'est servi un grand verre d'eau. Pendant 5 min, il n'a pas dit un mot. Quand enfin il a repris son teint normal, il a pu enfin partager le fruit de l'expérience intense qu'il venait de faire : NE PAS MANGER CE QUI EST ROUGE ET RESSEMBLE A DU SIMPLE POIVRON !!!! Ce n'est certainement pas du poivron, mais du piment... Et le piment, ça pique !
Donc, voici la leçon du jour du Maître Moun : si vous trouvez un truc rouge mal identifié dans votre assiette coréenne, surtout ne croquez pas ! Rouge = ALERTE !!! DANGER !!!
Je crois que le message est clair !

Après ce voyage culinaire en Corée, mes Maîtres avaient une folle envie de revenir aux bases élémentaires de leurs plaisirs culinaires : la cuisine japonaise. Le week-end d'après, était prévue chez les Moun une grande soirée ayant pour thème exclusif le Japon (et aussi le spectacle de chat... mais ça, c'est une autre histoire !). Dès l'aurore, maître Moun, après avoir dévalisé son épicerie japonaise fétiche, s'est enfermé dans la cuisine. Il a tiré la porte : interdit aux femelles (humaine ou féline) !, a-t-il déclaré. Geisha Line a bien essayé de regarder par la porte de la cuisine, mais impossible d'approcher le grand maître lorsqu'il est en pleine séance de création culinaire.
Bref, on ne saura ce qui s'est passé dans ces quelques mètres carré. Une chose est sûre, c'est que quelques heures plus tard, cela sentait le riz vinaigré et la sauce soja dans toute la maison. Lorsque les invités sont arrivés, le grand Maître était un petit peu inquiet. C'est que l'épreuve était de taille, puisqu'il y avait parmi les invités un couple franco-japonais grand connaisseur de cuisine japonaise. Impossible de dire face à un plat au goût bizarre "Mais si, je t'assure, ils mangent comme ça au Japon !". Impossible de biaiser !

Quel était le menu ?
Il y avait des sashimis de poisson frais, accompagné de pochettes surprises et de riz surmonté d'une prune umeboshi.


Il y avait aussi la célèbre soupe spécial Moun, accompagné d'une petite salade d'épinard et de daikon à la sauce sésame :

Et puis il y avait aussi des tempura :
Verdict ?

A chaque plat, Kyoko s'exclamait "Oh !!!!!!!!" en donnant le nom japonais du met. C'était rigolo, car le chef Moun savait préparer le plat, mais ne connaissait pas toujours le nom exact. Au final, il semble que Kyoko et son mari ont eu l'impression, le temps d'une soirée, d'être retournés au Japon ! Maître Moun était flatté... et Geisha Line très fier de son petit mari cuisinier !

Par la même occasion, les Moun ont profité de leur amie japonaise pour demander des traductions instantanées (quelle idée de tout écrire en japonais sur les paquets !). Ils ont également appris que pour faire des tempura 100 % japonaises il fallait de la chapelure japonaise (c'est pas pareil avec la chapelure française) et aussi que sur le lampion qui éclairait leur couloir, il y avait marqué "okonomiyaki" !

Sinon, qu'a fait Geisha Line à part manger à l'oeil ? Ben, elle s'est juste occupée du dessert. Un petit gâteau au thé vert, accompagné d'une boule de glace et de mochi :


Il y a également failli y avoir des meringues vertes... mais hélas, le passage dans le four n'a pas été bien concluant. Là, c'était avant la catastrophe :


En tous les cas, Geisha Line est rassurée. Si la crise vient voler le boulot de son mari, il pourra toujours ouvrir un restaurant japonais !